Nous venons de dépasser Lesoncz, petite ville animée où toutes les enseignes des magasins portent des noms juifs. Au sud, un groupe de montagnes isolées dans la plaine resplendit d'or sous les rayons du soleil couchant: ce sont les monts du Matra, la troisième crète de la trinité des armes de Hongrie[ [115].

Cette petite chaîne, qui se déploie en forme de croissant, semble un dernier effort des Karpathes mourantes au seuil de la plaine infinie où vivent les Hongrois, ce n'est plus qu'une enfant à côté des géants du Tatra[ [116]. Ses flancs sont couverts de vignes produisant l'un des crus les plus fameux au pays magyar: le visontay, vin rouge aromatique et capiteux. Ses gorges furent habitées successivement par tous les peuples qui vécurent en ce pays[ [117], depuis les temps les plus reculés.

Malgré leur faible hauteur, les sommets du Matra servent de lieu d'excursion à quantité de touristes. Leur situation isolée permet, en effet, à la vue de s'étendre fort au loin sur le pays du Danube et des Karpathes. On jouit là-haut, paraît-il, d'une vue analogue à l'immense panorama qui se déroule à vos pieds lorsqu'on se trouve au sommet de notre mont Ventoux.

La nuit était venue pendant que nous roulions toujours; les monts du Matra avaient disparu peu à peu dans l'obscurité, les étoiles s'étaient allumées une à une, les constellations parsemèrent le ciel comme une pluie de diamants et la Voie lactée déroula son long voile d'argent. La blanche nébuleuse s'appelle en Hongrie le Chemin des armées, elle possède aussi sa légende. Ecoutons-la donc, pendant que l'auto glisse entre les sombres taillis où parfois un campement de tziganes montre des ombres en loques s'agitant autour d'un rougeoyant foyer.

Après la mort d'Attila, Csaba, le plus jeune de ses fils, fut élu roi des Huns. Les Huns, frères et devanciers des Hongrois, possédaient alors la Hongrie. Affaibli par de longues guerres, attaqué de toutes parts, n'ayant plus autour de lui qu'une poignée d'hommes, Csaba se vit contraint de reculer devant l'ennemi victorieux. Pour reconquérir la patrie perdue, il résolut d'aller chercher de nouveaux soldats aux foyers paternels de l'Asie et de retremper le Glaive de Dieu[ [118] dans les eaux pures de l'océan: ainsi le voulait l'oracle, afin que le Glaive reconquît sa force magique, affaiblie depuis qu'il avait été teint du sang d'Aladar, frère aîné de Csaba.

Au moment de sortir de Hongrie, il s'arrêta à la frontière de Transylvanie et, détachant de son armée une troupe de Sicules, les plaça dans les défilés des Karpathes afin de les garder et s'assurer ainsi la route du retour. Les deux troupes se firent de touchants adieux, on se jura de rester frères et de traverser s'il le fallait le monde d'un bout à l'autre pour se prêter mutuelle assistance.

Mais aussitôt que l'armée de Csaba est loin, les Sicules sont assaillis par une nuée d'ennemis qui veulent s'emparer des défilés. Ils allaient succomber sous le nombre, lorsque soudain les forêts séculaires s'agitent et les sapins, de proche en proche, vont porter jusqu'à Csaba la nouvelle du danger de ses frères. Il détache aussitôt une partie de ses forces et la renvoie en arrière au secours des vaillants qui furent sauvés.

Au bout d'une année, seconde alerte: les ennemis reviennent plus nombreux, les Sicules cette fois vont périr. Mais le ruisseau qui descend des montagnes va porter la nouvelle au fleuve, le fleuve à la mer et le flot vient jeter l'alarme sur la plage où campait Csaba. Le prince envoie encore des troupes, les ennemis sont encore repoussés.

Trois années se passent. Mais les peuples veulent à tout prix s'emparer des portes des Karpathes, de formidables armées s'avancent contre les Sicules. Que va devenir cette poignée de braves? Voici que s'élève le vent des montagnes qui souffle vers l'orient pour aller prévenir Csaba... le roi des Huns était si loin, que le vent se lasse avant de l'atteindre. Il s'allie alors avec l'ouragan du désert dont l'impétuosité l'entraîne, et Csaba est encore averti à temps. Il peut envoyer de nouveaux soldats, il peut encore conjurer le danger qui menaçait ses fidèles.

Des années et des années se passent, les enfants sont devenus des hommes, les Sicules ont cultivé les régions qu'ils gardaient et du désert ont fait des campagnes couvertes de moissons. Mais la haine ne s'était point éteinte au cœur de leurs ennemis. Ceux-ci s'étaient encore une fois rassemblés en nombre formidable et un jour, ils fondirent sur les gardiens des défilés. Les Sicules se battirent comme des lions. Mais que pouvaient-ils faire contre des ennemis cent fois plus nombreux? Ils n'attendaient plus de secours, car ils ne savaient plus ce qu'étaient devenus leurs frères, ils avaient fait le sacrifice de leur vie: ils jurèrent de mourir jusqu'au dernier plutôt que de trahir la parole qu'ils avaient donnée jadis. L'étoile qui avait été témoin de leur serment en informa ses sœurs et d'étoile en étoile, de constellation en constellation, l'alarme fut portée jusqu'aux lointaines contrées d'Asie.