Les pauvres Sicules s'apprêtaient à mourir lorsque retentit soudain un bruit sourd de chevaux, un clair cliquetis d'armes: une innombrable armée arrivait, qui traversait les régions célestes, elle s'arrêta au sommet des montagnes et ses armes brillantes resplendissaient au loin. Les ennemis consternés s'enfuirent et désormais ne revinrent plus.

Ces guerriers lointains, amenés par les astres, ont laissé dans les cieux une trace ineffaçable: les Hongrois ont appelée Chemin des armées la longue banderole blanche qu'on voit se dérouler au ciel dans les nuits claires et que nous, nous appelons la Voie lactée, elle leur rappelle toujours Csaba et Attila, son père[ [119].


Mais pendant que nous écoutions les exploits des fiers Sicules, de lourds nuages étaient venus assombrir le ciel, un vent violent s'était levé qui soulevait des tourbillons de poussière, un gros orage s'annonçait. Nous entrâmes dans Vacz[ [120] comme tombaient les premières gouttes de pluie, les éclairs ininterrompus incendiaient les cieux, et le tonnerre faisait un bruit de tous les diables; c'était bien l'orage annoncé. Il était neuf heures du soir; nous aurions désiré pousser jusqu'à Budapesth, dont nous n'étions plus qu'à une trentaine de kilomètres, mais devant la fureur des éléments, nous résolûmes de passer ici la nuit. La szalloda qui nous accueillit était hongroise, c'est-à-dire fort simple, trop simple même puisque l'hôte nous annonça que, vu l'heure tardive, il n'avait plus rien à nous servir à dîner. Nous coucher sans manger, tel était le sort que nous nous crûmes un moment réservé. Agréable perspective pour des estomacs qui avaient failli jeûner à Aggtelek et qu'avait affamés une longue route. Mais nous découvrîmes que l'hôtelier joignait à sa première profession l'art de la charcuterie. En un instant, notre troupe avide eut envahi sa boutique, d'où chacun ressortit bientôt nanti de son plat d'élection; la réunion des choses diverses que nous avions choisies put tout de même composer un repas très suffisamment ordonné que l'hôte nous fit arroser d'un vin liquoreux exquis, mais que je ne tardai pas d'accuser de nécromancie, car je m'aperçus soudain qu'il faisait tourner les tables autour de nous.

Je me souviens encore que les chambres de cette auberge étaient inconfortables et sales. L'un de nos compagnons, sybarite fort amoureux de ses aises, eut le guignon d'être logé en une chambre voisine de l'écurie et où, toute la nuit, il fut assailli par des odeurs pénibles.

Vacz[ [121] est située au bord du Danube. C'est une vieille ville épiscopale dont la fondation remonterait au dixième siècle. Géisa, fils du roi Béla, avait édifié là, au bord du roi des fleuves, une chapelle dédiée à la Vierge en suite d'un vœu qu'il aurait fait durant une bataille; il construisit ensuite la ville qu'il érigea en évêché. On baptisa la nouvelle cité du nom de Vacz en souvenir d'un vieil ermite qui seul habitait auparavant cet endroit.

Vacz suivit la fortune de Bude, comme elle les Mogols la brûlèrent, comme elle les Turcs la prirent et la gardèrent pendant plus d'un siècle.

Cette ville n'offre pas grand'chose à la curiosité des touristes à part sa cathédrale qui produit un assez grandiose effet. Comme toute ville hongroise, ses maisons sont basses, espacées et régulièrement alignées.


Nous quittâmes Vacz de bon matin; un gai soleil éclairait le ciel redevenu pur. La route suit d'assez près le Danube dont on aperçoit par instant la grande masse d'eau unie. Beau Danube bleu! Tu es roux verdâtre, vert sale; voilà bien la dixième fois que je te vois, et vert sale je t'ai toujours vu!