La route est raboteuse et détériorée par un incessant charroi, indice de la proximité de la grande ville.

Mais voici qu'un épais nuage de fumées noires flotte sur l'horizon, vomi par d'innombrables cheminées d'usines. Au delà du Danube qui scintille, une colline se dresse, surmontée d'un imposant château: c'est Bude. Et devant nous, un amas de maisons, un immense faubourg: c'est Pesth qui commence.

La route pénètre dans la capitale de la Hongrie au milieu d'un faubourg industriel et cependant fort propre, par une colossale avenue, d'une largeur à nous autres Français inconnue. Le sol est pavé d'une façon toute moderne, on dirait du macadam tellement la surface est unie, polie; on roule sans bruit et sans chocs, et cependant c'est bien du pavage. Les pavés sont plats, ont la forme de lozanges, ils sont intimement unis entre eux par des joints goudronnés: ils forment une surface absolument plane qui doit être d'une résistance énorme et qui semble d'une imperméabilité parfaite. Ce pavage en lozanges goudronnés m'a paru être le dernier perfectionnement du genre, supérieur à nos malheureux pavés de bois et même au bitume et à l'asphalte.

Les avenues des faubourgs de Budapesth sont propres comme les rues centrales de nos grandes villes de France.

Les artères de l'intérieur de la grande capitale hongroise suivent la proportion et sont tenues avec un soin dont nous ne pouvons nous faire une idée. Si la Hongrie des provinces est attardée et nonchalante, la capitale est amplement dans le progrès? Que dis-je? Budapesth paraît être à la tête du progrès, c'est plus qu'une ville moderne: c'est une ville ultramoderne.

Glissant lentement et sans bruit sur le sol uni, l'auto nous amena doucement devant l'hôtel Ungaria, vaste caravansérail construit au bord du Danube où, après notre succession de logis douteux dans les hôtels de la province, nous fûmes charmés de pouvoir nous reposer enfin au milieu du confort moderne et surtout de contempler le spectacle de la propreté[ [122].


L'hôtel Ungaria dresse sa grande masse dans l'un des plus beaux quartiers de Pesth sur le quai François-Joseph, dont la chaussée tranquille est interdite aux voitures. Ce quai charmant, ombragé de grands robinias, est le domaine exclusif des piétons; on en a même banni les tramways, qui se sont vus contraints de passer sur le bas port. On peut rêver là tout à son aise, à l'abri du fracas de la grande ville, soit en prenant place à l'une des innombrables tables des cafés qui ont envahi toute la largeur de la chaussée, soit qu'on préfère se promener lentement sous l'ombrage. On a sous les yeux un inoubliable panorama: le Danube coule lentement dans son large lit[ [123], à droite et à gauche s'ouvrent et s'écartent les vastes perspectives de ses rives couvertes de maisons et de palais et sur l'autre côté la colline de Bude se dresse, escaladée de vieilles maisons irrégulières, parsemée d'arbres verts, couronnée par ses splendides châteaux royaux. Tout ce tableau est doré de soleil, sous un ciel déjà oriental.

On prétend que cette ville est la plus belle du monde; c'est assurément la plus belle de celles que j'ai déjà visitées. Elle me rappelle Lyon d'une façon frappante: Lyon avec sa colline de Fourvières se mirant dans la Saône, c'est Bude et le Danube, Lyon avec ses vastes quartiers plats de la rive gauche du Rhône, c'est Pesth et son immense agglomération, mais Lyon n'a point cette allure imposante de capitale ni cette ordonnance unique au monde, mais Lyon a son Rhône et sa Saône et Budapesth n'a que son seul Danube!

Cette ville est le point de contact, le trait d'union entre l'Occident et l'Orient: au milieu de l'intense animation qui tourbillonne dans ce vaste entrepôt, dans ce centre mercantile où viennent s'échanger les produits des deux extrémités de l'Europe on distingue un véritable fouillis de races, on dirait une tour de Babel. Il est même particulièrement curieux de voir que cette ville, qui est située aux confins extrêmes de l'Occident moderne, aux portes des pays orientaux, qui supporta les assauts de tous les peuples d'Asie, qui fut longtemps au pouvoir des Turcs, il est curieux, dis-je, de voir que cette ville a un cachet exclusivement occidental, qu'elle est imprégnée de la civilisation la plus raffinée, qu'elle est moderne, la plus moderne d'entre toutes!