Parcourez les rues de Pesth, rien ne vous rappellera la pittoresque incurie des villes orientales, ni même la nonchalance hongroise des provinces, tout est propre, net, vaste, aéré, tiré au cordeau, géométriquement moderne.

L'Andrassy Ut[ [124] est l'une des plus belles artères du monde. Elle est d'une largeur fabuleuse, absolument rectiligne; elle mesure deux kilomètres de long; une armée de cantonniers lui conservent une méticuleuse propreté; les inesthétiques et bruyants tramways n'ont point violé sa chaussée sur laquelle cependant se renouvelle sans cesse un flot compact d'équipages et de piétons. Elle est bordée par une succession de maisons si belles, d'un caractère architectural si grandiose, qu'on dirait autant de palais. Malgré ses colossales proportions, c'est cependant moins une avenue qu'une rue, une rue à beaux magasins, c'est une artère centrale qui commence tout près du Danube et qui va finir au «bois»[ [125], grand parc fort beau et délicieusement aménagé.

Toutes les rues de Pesth suivent de très près l'exemple de beauté que leur offre l'avenue portant le nom du grand homme politique hongrois. Quand on visite cette belle cité, on est pénétré, au bout de peu d'instants, par l'uniforme impression qui résulte de la beauté des maisons, de l'harmonie des édifices, de l'admirable entretien des artères, de la propreté raffinée de toute la voirie, de la grande largeur des rues, de la géométrique distribution de toutes les voies. On voit une ville admirablement belle, qui paraît toute neuve, qui semble avoir été construite d'une seule pièce.

Pesth est bien la cité du progrès: n'est-ce point elle qui la première eut un chemin de fer métropolitain, alors que d'autres capitales orgueilleuses n'avaient pas encore songé à dédoubler ainsi par des voies souterraines leur trop active circulation?

Et ses ponts, ses immenses ponts suspendus qui enjambent audacieusement le Danube, ses ponts de fer que supportent non point des câbles, mais de véritables chaînes d'acier! J'avoue que pour l'œil, j'aimerais mieux voir Pesth et Bude se tendre la main par de beaux ponts de pierre, mais le progrès veut du métal et la capitale de la Hongrie est la ville du progrès.

On fait tout en grand ici: il n'est pas jusqu'à la population qui ne se soit accrue, durant le siècle dernier, dans une proportion gigantesque dont seules quelques villes américaines pourraient donner un exemple[ [126].


Il y avait jadis sur la colline, une ville de Bude[ [127] et dans la plaine, une ville de Pesth; depuis l'année 1873, il n'y a plus qu'une seule et même ville: Budapesth.

Les Romains avaient établi sur la rive droite du Danube une importante place forte pour surveiller l'autre rive où commençaient les champs barbares; ils appelaient cette ville Aquincum[ [128]. On voit encore dans le vieux Bude[ [129] de nombreux vestiges de l'antique Aquincum: bains, amphithéâtre, murailles, aqueduc. Attila vint, qui détruisit la ville des Latins, mais qui en fit son éphémère capitale, qui y bâtit son palais, et qui lui laissa le nom qu'elle porte encore aujourd'hui: Bude[ [130].

Pesth fut, à l'origine, une colonie bulgare. Composée de maisons éparses dans la vaste plaine, au ras des eaux, n'ayant aucun des moyens de défense de sa rivale de l'autre rive qui se fortifiait sur sa colline, elle ne fut longtemps qu'une inconsistante agglomération qu'emportaient tour à tour et les crues du Danube et les flots des peuples envahisseurs. Ce ne fut qu'après que la Hongrie eut conquis le calme des temps modernes qu'elle put commencer à se développer... il faut reconnaître qu'elle a joliment rattrapé le temps perdu!