Pesth est la ville moderne, brillante, fiévreuse, tourbillonnante; Bude est la cité du passé et des souvenirs, calme et triste. Budapesth est la métropole hongroise en laquelle un grand peuple concentre à la fois et ses souvenirs et sa vie.
On peut dire que si Vienne est la ville de l'Empereur, Budapesth est la ville de la Reine. Tout ici rappelle cette malheureuse impératrice Elisabeth[ [131] que les Hongrois appelaient leur reine, et qui, en effet, avait tant fait pour conquérir le cœur de ses sujets, qui avaient admirablement réussi, si bien que ceux-ci oubliant l'impératrice d'Autriche ne voyaient en elle que la reine des Hongrois, une reine vraiment nationale. Ils ont conservé un souvenir ému de cette princesse; ils lui ont voué un véritable culte. Il y a là-haut, dans l'une des ailes du fastueux palais royal, un musée appelé Musée commémoratif de la reine Elisabeth, où les Hongrois se sont plu à rassembler une quantité de souvenirs de leur chère reine. Ce musée est toujours plein de visiteurs; nous y avons été, c'est un véritable pèlerinage.
Nous y vîmes une quantité incalculable de portraits de la reine Elisabeth (le Catalogue n'emploie que le titre de reine, faisons comme le Catalogue), photographies, pastels, fusains, peintures en pied, en buste, de face, de profil, en costume de ville, en toilette de soirée, sous le manteau royal, à pied, à cheval, et des bronzes, et des marbres, et des plâtres qui ont fixé la reine en des attitudes diverses, mais toujours gracieuses. Autographes de l'auguste main, fleurs desséchées dont se para l'illustre morte, gants, vêtements, parures, meubles qu'elle préférait, harnachements, portraits de ses chevaux favoris,—car elle était habile écuyère,—sont autant de reliques qu'on a réunies là comme en une chapelle dédiée à celle qui sut inspirer un amour si profond et laisser un souvenirs si vivace. Sous une petite vitrine on peut voir le costume noir que portait la reine lorsqu'elle reçut le coup mortel: sur le coté gauche du corselet on distingue nettement le trou où s'enfonça le poignard de l'assassin.
Lorsque, visitant le palais royal, nous traversions l'une des vastes cours, nous pûmes voir l'héritier présomptif de la couronne impériale et royale, l'archiduc François-Ferdinand, qui montait en voiture: une figure sympathique encadrée dans une barbe brune, frisée, un air tranquillement martial, et un port aisé sous l'uniforme de général de l'armée autrichienne, une élégante silhouette, un peu frêle, un joli garçon... Quel avenir le sort réserve-t-il à ce futur empereur? Un avenir gros de nuages, sans doute, à moins qu'il ne possède les talents d'acrobate et d'équilibriste du vieux François-Joseph.
En outre des deux palais royaux[ [132], la colline de Bude est couverte d'une foule de constructions somptueuses, d'hier achevées: palais de l'archiduc, ministère des Honveds, palais administratifs, hôtels particuliers, d'une architecture moderne, trop moderne, criarde. Mais l'église de Saint-Mathias dresse tout à côté son élégante silhouette et dans sa verte vieillesse[ [133] elle semble dédaigneusement regarder les jeunes palais qui l'entourent. Tour à tour église, puis mosquée, puis écurie, elle redevint église et eut l'insigne honneur de voir, sous sa gracieuse nef, l'empereur François-Joseph Ier ceindre la couronne de Hongrie, cette fameuse couronne, dans laquelle sont enchâssés huit cents perles, cinquante-trois saphirs, cinquante rubis et une émeraude, qui fut donnée avec le titre de roi à saint Etienne par le pape Sylvestre II, en l'an mil, cette couronne sans laquelle il n'y a point de rois de Hongrie à tel point que François-Joseph lui-même fut considéré comme un usurpateur par les fiers Magyars tant qu'il n'eut pas été couronné à Budapesth[ [134].
Ce n'est que depuis le règne actuel que Budapesth a joint à son titre de capitale celui de ville du couronnement[ [135] cette cérémonie était jadis exclusivement réservée à la ville de Presbourg[ [136].
La partie de l'église Saint-Mathias qui se trouve du côté du Danube est entourée par des murailles crénelées garnies de clochetons, de tourelles et de terrasses d'où l'on aperçoit en un merveilleux panorama les palais royaux dans un entourage de verdure, les vieilles maisons de Bude qui dégringolent la colline dans un pittoresque désordre, le fier Danube, qui caresse en passant la gracieuse île Marguerite dont le pont à trois branches ressemble d'ici à une étoile, puis au delà du fleuve, l'océan de maisons de Pesth qui s'étend dans la plaine, à perte de vue, et qui va se perdre au loin dans un voile de fumées et de brumes. Au milieu du flot pressé des maisons de Pesth on voit, par endroits, émerger et se dresser comme des îles dans la mer, d'imposants monuments, la cathédrale avec son vaste dôme et ses deux clochers, d'innombrables églises aux flèches effilées, l'Opéra, la Redoute, les Halles, et par-dessus tout, le colosse des colosses, le palais du Parlement.
J'ai déjà dit qu'on voyait tout en grand à Buda-Pesth; le Parlement hongrois est le plus vaste de tous les palais d'assemblées d'Europe: il couvre plusieurs hectares et sa masse gigantesque se dresse énorme vers le ciel, écrasant les maisons d'alentour, rapetissant même le Danube, le roi des fleuves, qui coule à ses pieds. Ce monument, achevé d'hier, est la gloire des habitants de la capitale, il excite leur admiration, ils en sont fiers, ils le montrent comme la première curiosité de leur ville. Je me rappelle que le cocher qui nous conduisait dans l'une de nos promenades ne pouvait se lasser de le désigner à notre admiration, à chaque détour de rue l'énorme palais apparaissait et chaque fois le cocher se retournait vers nous, nous le montrait du doigt, clignait de la paupière et s'écriait: «Parliament!»
Mais je suis toujours dans mon observatoire de l'église Saint-Mathias, regardons encore. Mes yeux ont peine à se détacher de leur horizon de maisons, de clochers, de dômes et de lointaines cheminées empanachées de noir... jusqu'à l'infini, dans l'Orient, ce ne sont que maisons...
Au-dessus de Bude, le mont Saint-Guebhart[ [137] aux flancs abrupts de verdure, porte fièrement sa citadelle que prirent et reprirent les musulmans et les chrétiens. Du côté opposé, au nord, des collines, appelées les monts des Souabes[ [138] se dressent avec quelque majesté, leurs pentes, comme les flancs de toutes les collines qui bordent le Danube, sont couvertes de vignes produisant des crus renommés; les Magyars rancuniers ont baptisé l'un de ces vins du nom de sang de Turcs.