Il n'est pas étonnant que Bude et Pesth aient longtemps formé deux villes bien distinctes: depuis leur fondation, durant la marche lente de près de vingt siècles, le Danube sépara toujours impitoyablement ces deux sœurs qui se souriaient et qui auraient si souvent voulu se prêter assistance, mêler et leurs joies et leurs peines. Ce ne fut qu'en 1769 qu'elles purent enfin se tendre la main: on osa les réunir par un pont, un timide pont de bateaux, fragile, instable, souvent rompu par le fleuve irrité sous ce joug. Mais le fleuve était vaincu, dès lors les deux villes purent communiquer. En 1849, des ingénieurs anglais lancèrent hardiment le premier pont suspendu[ [139] qui passait alors pour l'un des plus grands de toute l'Europe et qui fut éprouvé d'une manière vraiment originale par l'armée de Kossuth battant en retraite devant les Autrichiens: pendant deux jours soixante mille hommes, leurs équipages et deux cent soixante canons défilèrent sur le pont. Aujourd'hui cinq grands ponts relient les deux villes, tous en fer, hélas! Le dernier, le pont Elisabeth, fut achevé en 1903. C'est une construction énorme, entièrement métallique... Quel beau pont de pierre on aurait pu faire avec l'argent dépensé pour toute cette ferraille et combien plus durable aussi! Les ponts métalliques ne sont-ils pas un défi porté à l'esthétique d'une ville?
L'impératrice Marie-Thérèse, puis l'empereur François[ [140] et son frère Joseph, palatin de Hongrie, s'appliquèrent à favoriser et à embellir la capitale hongroise. On peut dire que c'est grâce à l'élan donné par eux qu'elle put prendre l'essor formidable qui l'a fait monter si haut. Mais les Hongrois révèrent surtout leurs continuateurs en cette œuvre, Etienne Széchényi et Franz Deak, de purs Magyars qu'animait seul l'amour le plus ardent de leur patrie, des noms qui illuminent l'histoire de la Hongrie moderne.
Le comte Etienne Széchényi[ [141], que ses compatriotes ont appelé le plus grand Hongrois, consacra toute sa vie aux progrès de sa patrie; on peut dire qu'il fut le premier qui réveilla le sentiment national magyar, sa noble impulsion amena ses compatriotes à secouer le joug honteux de l'Autriche et à devenir vraiment un peuple libre. Car la Hongrie est libre maintenant que le dualisme est un fait acquis, et qu'elle se gouverne elle-même au moyen de Chambres et d'un gouvernement distincts. Il ne se consacra pas qu'aux choses politiques: on voit son nom à la tête de toutes les améliorations économiques, de tous les embellissements de son pays et de sa capitale[ [142].
Franz Deak[ [143] est révéré à l'égal de Széchényi. Jurisconsulte, homme d'Etat, on le surnomma le Salomon hongrois. Il se consacra à la cause de la liberté hongroise; c'est à lui qu'on doit le compromis de 1867, qui fit de la Hongrie un pays libre dans l'empire austro-hongrois. Ce fut lui qui décida François-Joseph à venir se faire couronner à Budapesth, acte auquel ne pouvait se résoudre le fier Autrichien au lendemain de l'émancipation des Hongrois et qui lui valut cependant parmi eux, qui lui vaut encore aujourd'hui sa réelle popularité.
Il semble que les Hongrois aient tenu à lier dans l'avenir la mémoire de ces deux grands hommes vénérés, car ils ont élevé leurs deux statues au même endroit, sur la place François-Joseph, la plus belle de Budapesth.
Les Hongrois ont voulu faire de leur capitale une ville qui puisse rivaliser avec Vienne; ils ont, ma foi, bien réussi. Budapesth est plus belle que la capitale de l'Autriche, mieux ordonnée, mieux construite, plus moderne en un mot; elle n'a pas, sans doute, autant de beaux monuments publics, mais on sait que les monuments sont le propre des vieilles villes, car il faut du temps, beaucoup de temps pour les voir peu à peu s'ériger, étapes successives dans tous les styles et dans tous les goûts... mais Budapesth a l'avenir devant elle, elle a ce qui commence à faire défaut à sa rivale, la jeunesse, l'énergie des peuples qui montent.
N'est-ce pas une admirable chose aussi que de voir des noms d'hommes s'inscrire en caractères indélébiles au-dessus des embellissements d'une ville? Széchényi, Batthyanyi, Estherhazy! Hélas! nous ne voyons plus cela en France où nous avons très certainement des talents, des génies qui pourraient encore porter bien haut le nom français si tout ne se trouvait pas ramené maintenant à l'unique niveau que nous impose une démocratie stérile et envieuse, si les efforts les plus admirables de nos grands hommes ne se trouvaient noyés, éteints, effacés par la seule préoccupation du geste politique... Hé! mon Dieu! que viens-je de faire? j'ai parlé politique... Lecteurs, pardonnez-moi, je vous promets de ne plus recommencer.