Les cinq sources des Romains jaillissent encore au pied de la colline de Bude. De nombreux établissements de bains se sont élevés là, où les malades hongrois viennent soulager leurs maux au contact d'eaux thermales, fort efficaces, paraît-il. Bains de vapeur, de sable, bains ordinaires, piscines, baignoires, bains turcs, restaurants, jardins, musique tzigane, rien ne manque, vous n'avez qu'à choisir, cure ou plaisir, tout vous est offert en ces établissements qui, hier encore, étaient si j'en crois les on-dit, fort licencieux.

Si vous allez dans l'île Marguerite, la «perle du Danube», ancien marécage que l'archiduc Joseph a transformé en un petit paradis, vous trouverez encore des bains... et là-bas dans la prairie au pied des collines, encore des eaux: la célèbre source d'Hunyady Janos.

Il n'est jamais entré dans mon esprit l'idée de décrire Budapesth, je laisse soigneusement ce souci aux guides. J'espère qu'on voudra bien ne voir dans les pages qui précèdent que la réunion des notes hâtives que j'ai prises sous l'impression du moment, au cours de mes séjours dans la capitale de la Hongrie. Je voudrais cependant dire quelques mots d'un petit monument tout humble et tout décrépit; je voudrais parler d'un minuscule sanctuaire, précisément parce que Bædeker et Joanne semblent dédaigneusement en ignorer l'existence. Sur le flanc de la colline de Bude, entouré de murailles crénelées qui menacent ruine, une petite coupole au style oriental semble craintivement se dissimuler; c'est une ancienne mosquée, restée mosquée malgré l'expulsion des Turcs[ [144], c'est un lieu de pèlerinage saint pour les enfants de Mahomet, qui, aujourd'hui encore, viennent des pays turcs prier dans l'asile vénérable où fut inhumé Gul Baba[ [145], un de leurs saints les plus vénérés, qui était né, vécut et mourut à Bude, lorsque Bude était turque.

Enfin j'oserai avancer qu'il est interdit de quitter Budapesth sans avoir été visiter la célèbre Galerie nationale des Beaux-arts, jadis Galerie Estherhazy, l'une des plus belles collections de chefs-d'œuvre, principalement des grands maîtres flamands et espagnols. Sur la foi des guides, nous pensions trouver la fameuse Galerie dans les bâtiments de l'Académie nationale hongroise, mais là on nous apprit que toutes les toiles, prises d'un inexplicable besoin de mouvement, éprises subitement de grand air, avaient émigré en masse au Varosliget, dans de nouveaux bâtiments qui avaient été construits à l'occasion de la dernière exposition; nous nous y rendîmes d'un pied léger, et cela nous valut, en sus du plaisir de contempler des chefs-d'œuvre, la joie de parcourir une fois de plus l'Andrassy Ut et d'admirer les beautés du «bois» des Hongrois:

Mais voici encore quelques notes; mon carnet est décidément inépuisable, voici qu'il me rappelle maintenant une fort intéressante visite que nous fîmes aux Halles. On voit là toutes les productions de l'Europe orientale: gibier, fruits, légumes, poissons, dont un grand nombre nous étaient totalement inconnus. On dirait que la nature a voulu, en ses productions, faire comme les hongrois, tout en grand: on voit des citrouilles monstrueuses en lesquelles un homme tiendrait caché, des melons gros comme des citrouilles, des concombres gros comme des melons, des légumes aux formes bizarres et aux couleurs inusitées, des sangliers redoutables dont les défenses semblent menacer encore un chasseur invisible, des esturgeons colossaux, longs et gros comme des barques, des poissons de mer et d'eau douce, surprenants, apocalyptiques, des montagnes de perdrix, de cailles, de canards, des tonnes de viande. Les acheteurs crient, les marchands vocifèrent, la foule se presse et se bouscule... et du mélange des gens et des comestibles il se dégage une infinité d'odeurs dont la réunion produit un parfum indéfinissable et puissant, si bien que l'un de nos compagnons, aux narines sensibles, s'enfuit suffoqué.


Le vaste et calme Danube est sillonné d'une infinité d'embarcations de toutes formes et de toutes natures qui le font ressembler à un large boulevard sur lequel une foule pressée s'agiterait sans trêve.

Les grands vapeurs qui vont à Vienne, à Belgrade, en Roumanie, à la mer Noire, lancent des nuages de fumée noire et hurlent comme des monstres; ils sont bondés d'humains de toutes races, aux costumes disparates, qui s'agitent bruyamment.

De puissants remorqueurs passent lentement, traînant derrière eux de longs trains de chalands, pendant que de petites mouches, alertes, traversent sans relâche d'un bord à l'autre.