Barquettes à rames, raz-d'eau informes, larges trains de bois, lourdes mahonnes remplies de grains, de ce blé si riche que seul l'Alföld peut faire mûrir, yachts effilés et rapides, tout cela glisse, trépide, fume, siffle, mugit sur l'eau glauque, entre les admirables quais des villes sœurs.

Assis confortablement sous les ombrages du quai François-Joseph, nous ne pouvions nous lasser d'admirer la vie intense qui grouille sur le grand fleuve. Peu à peu le soleil s'était abaissé vers l'occident, l'immense façade du palais, en face sur sa colline, s'était colorée d'ocre, et ses mille fenêtres brillaient, incendiées de rayons. A mesure que l'astre descendait, le fleuve se rosissait davantage, dans l'air passaient des teintes indéfinies de rubis et d'émeraude, et lorsqu'il fut sur le point de disparaître, nous vîmes la vieille Bude se teinter de pourpre, puis de brun, et le soleil s'éteignit subitement, et tout se fondit dans une brume violette.

Et dans la nuit venue, nous étions toujours assis sous les grands arbres, délicieusement.

Sur les flots du Danube glisse une douce brise, une brise qui vient d'Orient et qui en apporte les chauds effluves, les senteurs douces et capiteuses. Comme ces parfums, mes pensées se sont faites imprécises, mes idées s'entourent de brume comme les vieilles maisons de l'autre rive se sont estompées des vapeurs transparentes de la fin d'un beau jour.

Ce n'est plus la ville moderne, belle et souriante, que je vois. De l'apothéose de lumière que je contemplais tout à l'heure, j'ai vu sortir la vieille cité des temps passés et je la vois maintenant qui suit le cours des siècles au milieu de tableaux de sang et de flammes.

Je vois la nouvelle ville, toute fraîchement édifiée par les Romains, l'Aquincum, où les proconsuls de pourpre proclamaient la majesté du peuple-roi, où la foule, en ses liesses bruyantes, envahissait les gradins de l'amphithéâtre, d'où les légions invincibles partaient pour parcourir sans cesse cette Pannonie que leur vaillance avait donnée à Rome.

Puis, sur la campagne, venant d'Orient, je vois un océan de flammes, au ciel des torrents de fumée, et j'entends des clameurs sauvages, des hennissements de chevaux, des cliquetis d'armes; une multitude hurlante a envahi la cité romaine, des démons aux faces terribles massacrent ses habitants avec une joie féroce: ce sont les hordes barbares, c'est Attila, «le fléau de Dieu», qui apparaît et qui clame la chute prochaine de Rome.

Le torrent barbare a passé, laissant derrière lui des cendres et du sang[ [146]. L'obscurité s'est faite sur les bords du Danube, mes yeux ne distinguent plus rien.

Puis, dans un pâle rayon du soleil occidental, j'ai vu passer la noble figure de Charlemagne; le vieil empereur à la barbe chenue est venu jusqu'ici pour faire renaître de ses cendres la ville des Romains; il a passé seulement, allant plus loin poursuivre sa besogne géante de restaurateur.

Mais voici que de nouvelles fanfares guerrières ont retenti. Un nouveau cortège parcourt la cité: à la lueur des torches, j'ai reconnu Arpad, que ses Magyars portent en triomphe et acclament au milieu du pays qu'il vient de leur donner.