La Hongrie a donc enfin trouvé des maîtres définitifs puisque aujourd'hui nous voyons ces mêmes Magyars commander aux rives du Danube, Bude va donc enfin pouvoir vivre tranquille à l'abri du massacre. Hélas! bien des siècles doivent passer encore avant que ne cessent les épreuves de ses habitants! Des siècles que je vois toujours couler dans le mirage de ma rêverie.
Saint Etienne, le roi chrétien, avait converti ses Magyars à la religion nouvelle; il avait embelli la ville dont les coupoles d'or resplendissaient au loin. Une vague monstrueuse a passé comme un éclair. Après, il ne reste pas pierre sur pierre de la fière cité magyare; les plus sauvages de tous les Asiatiques, les Mogols, conduits par le petit-fils de Gengis-Khan, viennent de se ruer sur leurs frères; tuant et détruisant pour le plaisir, ils se sont retirés dès qu'il ne resta plus rien à tuer ni à détruire.
Je vois les vaillants Hongrois, sous les ordres de leur roi Béla, reconstruire leur ville; je vois leur grand Mathias Corvin en faire à nouveau une cité resplendissante qui compte bientôt parmi les plus belles capitales de l'Europe. Enfin!
Mais n'est-ce point une illusion? Voici que j'aperçois l'étendard vert du Prophète flotter sur la citadelle de Bude. Le croissant d'or scintille au faîte de ses monuments. Des minarets grêles s'élancent vers le ciel. Hélas! Budapesth est turque! Soliman le Magnifique s'en est emparé[ [147]. Turque elle reste pendant plus d'un siècle.
Une chevauchée fougueuse de chevaliers aux armures brillantes, une armée valeureuse est enfin apparue, qui arrive d'Occident. Les chrétiens viennent au secours de leurs coréligionnaires magyars; il y a là la fine fleur de la chevalerie sous les ordres du duc de Lorraine. Je vois, avec des tressaillements de joie, nos frères qui chassent le musulman, je vois les Turcs trois fois plus nombreux fuir honteusement. Je vois les Hongrois rentrer enfin dans leur ville d'où personne désormais ne parviendra plus à les chasser.
Et maintenant mon rêve se poursuit tranquille, les luttes entre Autrichiens et Hongrois ne sont que petites querelles en comparaison de ce que la vieille Bude avait supporté jusque-là. Je vois la Hongrie conquérir sa définitive liberté et la ville qui s'accroît, qui s'embellit avec une telle vigueur et une telle rapidité que je crois bien réellement rêver!
Nous quittâmes Budapesth par une brûlante après-midi de septembre. La ville aux toits rouges cuisait sous les ardents rayons du soleil; le Danube roux bouillait et fumait comme un potage bien chaud, et dans l'air torréfié des courants montaient vers le ciel qui faisaient trembloter les images.
Nous allons aborder la Hongrie du sud et voir le Balaton, la mer, comme disent les Hongrois.
Pour gagner la route nécessaire, on traverse le Danube sur le vieux pont suspendu, le Lanczhid, à l'entrée duquel notre auto dut acquitter un droit de 40 heller. Il paraît que ce droit de passage n'est exigé que de ceux qui vont de Pesth à Bude. Si nous avions traversé le fleuve en sens contraire, cela ne nous eût rien coûté. Voilà bien notre défavorable chance! A la sortie du pont, tout de suite la colline de Bude se dresse devant vous; on la traverse par un tunnel...[ [148], où un employé gracieux, oui, gracieux! (cette denrée-là existe encore dans le royaume de Saint-Etienne) nous fit payer 20 heller pour la voiture. Nous payâmes encore, mais en remarquant qu'on paye bien souvent dans ce pays pour aller d'un point à un autre; l'employé gracieux nous informa que cela nous eût coûté le même prix si nous avions traversé le tunnel dans l'autre sens et cela nous consola.