Derrière la colline, les faubourgs modernes de Bude s'étendent encore fort loin.
Pendant quelque vingt kilomètres on suit, à distance, le cours du Danube, dont on aperçoit par instants le lumineux scintillement. La route est raboteuse, cahotante, fort médiocre, une intense circulation l'use sans cesse.
Nous croisâmes de nombreuses troupes austro-hongroises qui faisaient les grandes manœuvres. Ces guerriers autrichiens n'ont guère l'air martial et leurs vieux canons n'inspirent point la terreur. C'est la quatrième fois de notre voyage que nous contemplons des soldats d'Autriche en manœuvres, nous avons vu beaucoup d'uniformes d'autres âges, de casques désuets, de plumets d'opéra-comique, mais nous n'avons jamais remarqué de troupes pleines de cohésion et d'entrain, de vrais soldats modernes, comme on les voit en France, en Allemagne et même en Italie. Leurs canons sont en bronze, d'un modèle qui paraît fort ancien et qui ferait piètre figure à côté de l'artillerie moderne; nous en avons naturellement conclu que l'artillerie autrichienne se trouvait encore dans un état d'infériorité marquée à côté de celle des autres grandes puissances, car ces canons que nous avons vus là, ces vieux canons bons pour faire des cloches, étaient forcément leurs armes de guerre, les grandes manœuvres étant l'image de la guerre, il est, je crois, d'usage d'exercer alors les troupes avec leur armement complet et définitif[ [149].
Le pays est à peine ondulé, les cultures alternent avec les friches, c'est déjà la puzta qui commence. Sur notre gauche, une vaste étendue de terre recouverte d'eau dormante sur laquelle tourbillonnent des nuées d'oiseaux aquatiques et qu'émaillent par plaques des quantités de plantes d'eau. Lac ou marécage? Ni l'un ni l'autre ou plutôt l'un et l'autre. Cela s'appelle cependant le lac de Valenczei; c'est sans doute un reste de l'antique mer de Hongrie, du Balaton, dont les eaux se retirent sans cesse.
Nous arrivâmes bientôt à Szekes-Fehervar, un nom bien hongrois, n'est-ce pas? et suffisamment difficile à prononcer. Eh bien, en allemand, cette ville s'appelle gracieusement Stuhlweissembourg...[ [150]. A vos souhaits! N'avez-vous pas éternué? En français, nous disons simplement Albe Royale[ [151].
Cette ville, importante, puisqu'elle compte plus de trente mille habitants, ressemble à un grand village, avec ses maisons basses et ses jardins, ses rues larges et silencieuses. Ses maisons semblent des fermes et ses rues paraissent être des routes. Située au milieu d'un marécage, dans la puzta sans horizon, la cité sue l'ennui, transpire la tristesse. Depuis des siècles, sans doute, la vieille ville dort ainsi, nonchalamment couchée, comme un chien dans la poussière. On sent cependant qu'une activité moderne cherche à s'introduire dans sa vie contemplative, des usines se sont construites, des maisons à étages se sont édifiées, un peu de vie anime certains quartiers; s'il n'y a pas encore grand'chose de changé, on sent que quelque chose va changer et je ne serais pas étonné si dans quelques années, repassant par ici, on avait grand'peine à reconnaître la ville somnolente.
Avant Budapesth, avant Presbourg, Albe Royale avait été la ville où l'on couronnait les rois de Hongrie[ [152]. Ce fut aussi la nécropole royale des rois magyars[ [153]. Elle fut fondée par saint Etienne.
Au onzième siècle, les Hongrois étaient encore païens. Le voïvode, Waïk, leur grand chef, descendant direct d'Arpad, adorait encore leurs asiatiques dieux, mais son père, le voïvode Geiza, avait épousé une chrétienne, et la légende prétend qu'un ange annonça la naissance de celui qui convertirait les Magyars au christianisme. En effet, Waïk, ayant épousé la fille du duc de Bavière, se fit chrétien, remplaça son nom barbare par celui d'Etienne et mit tous ses soins, apporta toute son activité à rallier ses sujets à la religion du Christ. C'est lui que l'Eglise sanctifia et que la postérité connaît sous le nom de saint Etienne[ [154]. En l'an mil, le pape Sylvestre II lui conféra le titre de roi. On peut dire que ce fut lui le véritable créateur de la monarchie hongroise, l'organisateur et le législateur de la nation. C'était un hardi novateur; ses réformes lui suscitèrent de nombreuses rébellions,—perpétuel recommencement de l'histoire,—mais il vainquit définitivement l'opposition à la sanglante bataille de Vesprem en mémoire de laquelle il édifia à Bude une église commémorative.
Sur remplacement d'une ancienne ville romaine détruite par les invasions barbares, saint Etienne fonda sa métropole sainte, Albe Royale, sur laquelle le souvenir du patron de la Hongrie flotte encore comme une ombre géante et où l'on peut visiter plusieurs monuments qui remontent jusqu'à lui[ [155].