L'auto soulève de véritables nuages de poussière qui vont lourdement s'éparpiller sur de maigres arbustes bordant la route et tout recouvrir d'une couche uniformément sale. D'immenses champs s'étendent à perte de vue de part et d'autre; à cette époque de l'année, ce sont d'infinis déserts jaunâtres, mais au printemps on verrait là une mer ondoyante d'épis.

Avec ses immenses plaines copieusement arrosées par des cours d'eau géants, la Hongrie est, par excellence, un pays de grande culture. La terre est l'amour et la richesse du Hongrois; cela tient non seulement à une heureuse disposition géographique, mais cela résulte d'un état d'esprit, d'un atavisme national particulier.

Les Magyars d'Arpad occupèrent le territoire en peuple conquérant; ils le partagèrent entre eux. Les chefs reçurent pour eux et pour leurs guerriers, des terres, des provinces, d'une certaine étendue qu'ils répartirent à leur tour entre leurs tribus. A cette époque tout homme portant le glaive était noble. Les Hongrois, même après la conquête et le partage du pays, restèrent avant tout guerriers et firent pendant longtemps encore de fréquentes expéditions. Aujourd'hui il est toujours dans le sang de la nation hongroise qu'en dehors des services publics, militaires et civils, de l'état ecclésiastique et des professions libérales, il n'est que l'exploitation de sa propre terre qui soit digne de l'occupation d'un Magyar. Cette manière de voir est si générale qu'on ne trouve que rarement des fermiers de race hongroise; par contre, on voit souvent des paysans possédant une fortune de 200 000 couronnes conduire eux-mêmes la charrue. L'idéal du Hongrois est de posséder son lopin de terre[ [156].

Sur la route poudreuse des paysans circulent avec une nonchalance tout orientale. Leurs costumes clairs s'harmonisent avec l'uniforme tonalité grise de la campagne. Les femmes, à la chevelure noire réunie en une unique tresse qui tombe entre leurs épaules, sont de blanc vêtues, un fichu rouge sur les épaules, une ceinture rouge autour des reins; elles portent de grandes bottes de cuir multicolore, ornées de perles et de broderies, et font claquer leurs talons à chaque pas. Les hommes sont tout blancs aussi: une veste de toile jetée sur les épaules, les manches flottantes, une courte chemise qui s'arrête au nombril et qui flotte également; d'amples gatyas[ [157], si grands, si larges que plus de dix mètres de toile n'y suffisent pas toujours, et dont les pans blancs flottent de plus en plus... on les dirait absolument en chemise. Et beaucoup parmi ces hommes en chemise sont de riches propriétaires fonciers.

De loin en loin, des villages alignent symétriquement leurs maisons basses et blanches avec la rectiligne d'un camp; j'ai été frappé maintes fois par la curieuse et fort exacte ressemblance que les villages hongrois ont avec des camps. Faut-il y voir l'empreinte encore vivace des ancêtres asiatiques nomades?

Non loin des maisons, un petit cimetière où peut pénétrer qui veut, pas de murailles, pas de clôtures, les morts sont sous la protection de tous. Dans l'herbe, de petites croix de toutes couleurs, comme des fleurs!

Et partout alentour, la plaine infinie, la puzta, l'Alföld[ [158], la steppe hongroise, la pampa de l'Europe.

La puzta, c'est la plaine de terre rouge, grise ou noire, sans autre accident que les rares et minimes tumuli barbares[ [159], c'est le désert sans horizons, aux limites sans précision, aux immensités encore accrues par l'uniformité. De rochers, de simples cailloux, point... de la terre, rien que de la terre! C'est la plaine circulaire de Hongrie[ [160], qui commence où nous sommes et qui va, par delà le Danube, bien loin, bien loin, jusqu'aux Karpathes de Transylvanie, jusqu'aux confins orientaux. C'est la lande interminable où la terre en friches est l'exemple de la solitude que ne trouble que le galop des hordes de chevaux sauvages, la lande de graminées chétives, sans un arbre, sans un buisson[ [161]. Mais c'est aussi la terre fertile, cultivée d'immenses champs de blé, de maïs, de tabac. C'est encore le domaine des eaux: de vastes marécages remplis de joncs où sommeillent des hérons graves sur leurs grandes pattes.

Si par ses dimensions colossales l'Alföld paraît de prime abord d'une uniformité absolue, on s'aperçoit bientôt en le parcourant, que son sol n'est pas complètement plat. Ancien fond d'une mer intérieure, la plaine présente une série de larges ondulations parallèles qui font l'effet de vagues soudain figées. Ce n'est que vers l'Orient qu'on trouve le sol régulièrement uni.