La puzta, voilà la grande caractéristique de la Hongrie, immense plaine arrosée par des fleuves géants[ [162].
Si l'Alföld n'a point le charme pittoresque et varié des contrées montagneuses, on se sent pénétré bien vite par la poésie mélancolique et douce qui s'en dégage lorsqu'on parcourt les étendues immenses chantées par Petöfi[ [163]. Enfin tout comme les déserts africains, la puzta a son mirage, le Déli-Bab des poètes, qui transporte soudain le voyageur traversant la steppe déserte, devant quelque maison qui se mire en un lac transparent ou devant une splendide cité aux multiples tours et coupoles[ [164].
A l'horizon de l'ouest quelques collines sont heureusement venues animer le paysage; elles sont couvertes de bois touffus et noirs: c'est la vieille forêt de Bakony.
Nous nous arrêtâmes quelques instants dans la petite ville de Varpalota. pour visiter une vieille synagogue typique et un antique château du roi Mathias Corvin.
Au seuil de la forêt de Bakony, Vesprem, tranquille et silencieuse, veille du haut de son roc sur la plaine sans bornes. C'est une ville sans grand intérêt où je n'ai rien vu de bien curieux hormis un vieux minaret turc rappelant une domination disparue.
Puis nous entrons dans la forêt sinistre où jadis se donnaient rendez-vous tous les brigands de la Hongrie. La nuit étant venue nous avons dû nous arrêter dans un louche carrefour pour allumer les phares, brr... frissonnons! Mais il n'y a plus de brigands aujourd'hui. Reprenons notre route avec sécurité et ne songeons qu'à jouir de la nuit embaumée, sous la voûte des grands arbres que trouent des aperçus le ciel où luisent des étoiles.
Il n'y a pas bien longtemps que la forêt de Bakony passait pour la plus grande de l'Europe: elle couvrait la totalité des monts Bakony, chaîne de montagnes qui longe le lac Balaton et qui remonte au nord jusqu'au Danube. Au cours du siècle dernier on a pratiqué en grand le déboisement de ses vieilles futaies, de sorte qu'aujourd'hui la forêt est bien réduite. Elle possède cependant de fort beaux restes, et nous suivîmes longtemps ses sombres couloirs qui descendent doucement vers les rives du lac.
Nous arrivâmes fort tard à Balaton-Füred[ [165], affamés par une longue route, altérés par la poussière de la puzta. Au lieu de choisir un des bons hôtels qui se sont créés depuis quelques années, notre malheureux sort nous fit échouer en une hôtellerie indigène où nos robustes appétits durent abdiquer devant un guliasch de viandes décomposées et devant cette horrible chose qu'on appelle la choucroute hongroise, malodorant mélange de choux gâtés et d'eau louche.