Balaton Füred, les bains du Balaton, est la grande station balnéaire, la ville d'eaux à la mode des Hongrois. On vient y prendre des bains froids dans les eaux du lac, sur une belle plage, et des bains chauds que procure sa source thermale. Là se donnent rendez-vous les riches de Hongrie, aristocrates, bourgeois, fonctionnaires et soldats, prêtres et juifs, que leurs maux ou leur ennui conduisent en d'inquiets désirs vers les lieux où l'on espère trouver la guérison, le plaisir ou le repos. C'est une coquette ville, doucement inclinée sur les pentes qui descendent au lac, possédant de grands et beaux hôtels, parsemée de riantes villas qui se détachent claires dans la verdure et qui se mirent amoureusement dans les eaux scintillantes. La foule magyare s'y promène indolemment en ses atours pendant que nombreux jouent des orchestres de tziganes.

Tout le charme de ce lieu vient du lac Balaton[ [166], le lac aux horizons immenses, la «mer» de Hongrie.

J'ai déjà eu maintes fois l'occasion de constater que dans le pays d'Arpad tout apparaissait en de colossales proportions: la capitale, les monuments, les fleuves, les plaines... Le Balaton est le plus grand lac d'Europe après les grands lacs slaves[ [167]. Les Hongrois l'ont fièrement appelé «la mer», et il est juste de reconnaître qu'il mérite ce surnom par plus d'une particularité: ses eaux sont saumâtres, il s'irrite parfois soudain, et ses colères sont terribles, il se soulève alors en vagues énormes présentant tout à fait un aspect maritime, enfin il s'offre le luxe du flux et du reflux. En fait, c'est bien réellement une mer, ou au moins tout ce qui reste d'une mer qui, jadis, couvrait tout l'Alföld. Depuis des siècles ses eaux reculent devant la terre qui prend sa revanche, son mouvement de recul est même assez rapide pour pouvoir être constaté d'année en année. Dans un avenir prochain, il ne restera rien de cette immense étendue d'eau et la puzta triomphante étendre là, uniformément, sa savane.

La rive du lac où s'élève Balaton-Füred est bordée par des montagnes boisées qui s'abaissent doucement, mais au sud ses bords marécageux se confondent avec l'immense plaine qui commence et c'est là que le travail de recul s'effectue sans cesse: de la rive septentrionale on a peine à distinguer en face de soi où finissent les eaux, où commencent les terres.

Ce matin le lac apparaît comme un tableau magique, le soleil inonde de rayons brillants l'énorme étendue azurée et, des eaux, une chanson de lumière monte vers le ciel. On dirait, comme a dit un poète hongrois, qu'un morceau des cieux s'est détaché pour venir se poser sur la terre. Il paraît qu'en hiver le spectacle, quoique bien différent, est plus frappant encore. Alors, sous les pâles rayons d'un soleil malade, le lac entièrement congelé apparaît comme un immense miroir brillant, entouré par la steppe que recouvre une uniforme couche d'ouate blanche.

Tout à côté de Balaton-Füred, la longue presqu'île de Tihany s'avance comme un coin au cœur des eaux du lac. Avec sa forme renflée au sommet, on dirait un énorme champignon poussé sur la rive et qu'un brusque ouragan aurait violemment couché dans l'eau sans pouvoir cependant détacher ses racines du rivage. Cette presqu'île est formée d'une arête rocheuse élevée, au sommet de laquelle s'élève un couvent de Bénédictins fort célèbre. Ce couvent ressemble à un château fort, fort il le fut jadis en effet puisqu'il résista victorieusement aux Turcs et qu'il fut même la seule place qui ne se rendit pas aux musulmans.

Si je vous disais que le Balaton ne possède point sa légende, vous ne me croiriez pas. Il faut donc que je vous la conte. On trouve communément sur les grèves du lac des coquilles fossiles qui ont la forme de sabots de moutons; la légende assure que ces sabots ne sont ni plus ni moins que de véritables sabots pétrifiés ayant appartenu à des moutons merveilleux. Au beau temps des fées, vivait à Tihany la douce et blonde Helka, fille du prince Rohan; elle avait pour amant un jeune berger qui gardait un troupeau de moutons dont la toison était d'or. Horka, la méchante sœur de la princesse et son mari le prince Thur, résolurent de tuer les deux amants afin de s'emparer des moutons d'or. Ils les surprirent un jour qu'Helka et le berger, assis au bord du lac, la main dans la main, les yeux dans les yeux, s'étaient laissés emporter loin des choses de la terre, dans la nuée parfumée et radieuse où habitent les amoureux, pendant que leurs moutons broutaient nonchalamment l'herbe tendre autour d'eux. Les méchants allaient commettre leur sinistre forfait, mais Sio veillait, Sio, la fée du lac, qui avait pris les amants sous sa protection. Par ses artifices ceux-ci furent soudain soustraits aux coups des assassins pendant que le troupeau était précipité dans les eaux, échappant ainsi à leur cupidité. Le lac rejette encore des sabots pétrifiés des ruminants défunts. Helka et son amoureux berger se marièrent et, ajoute encore la légende, eurent beaucoup d'enfants. Il leur était resté un mouton d'or; pour montrer à la digne fée toute la grandeur de leur reconnaissance, ils lui en firent don. Celle-ci alors frappa de sa baguette enchantée la rive du lac et en fit jaillir la source qui fait encore aujourd'hui la fortune de Balaton-Füred.

Il arrive parfois que par un ciel sans nuages, alors que pas un souffle de vent ne trouble l'atmosphère, les eaux du lac se soulèvent brusquement et s'agitent en grosses vagues comme prises d'une folie subite. On explique ces singuliers mouvements des eaux par l'influence de cratères sous-marins; il est certain que toute cette contrée est d'origine essentiellement volcanique, sans que toutefois l'on puisse actuellement en signaler d'autres manifestations extérieures. Les naturels du pays ont adopté une explication que j'aime bien mieux: autrefois la contrée aurait été habitée par des géants, le dernier survivant de cette fabuleuse race, s'étant révolté contre les dieux d'alors, fut englouti sous les eaux du Balaton. Il est encore au fond du lac. Parfois, voulant essayer de sortir de son aquatique prison, il se démène furieusement et ses mouvements de Titan produisent l'agitation que l'on sait.