La pointe de Tihany disparaît peu à peu dans la vapeur azurée du matin, car l'auto nous emporte doucement en ronflant comme un monstre apprivoisé. Les eaux calmes du lac miroitent sous nos yeux, nous contemplons toujours l'autre rive, basse et marécageuse[ [168], et la puzta sans limites; à notre droite les croupes des montagnes dévalent toutes vertes de bois et de ces grands vignobles où se récolte le vin blanc exquis de Badaskony.
Mais voici que les hasards de la route nous éloignent du lac, qui disparaît à nos yeux, et bientôt après nous entrons dans Tapolcza, petite ville à l'aspect bien magyar, assise dans une plaine circulaire qu'entourent des cônes volcaniques.
Comme nous venions de contourner un groupe de collines élevées qui se dressaient sur notre gauche, le Balaton réapparut soudain. Il s'arrondit en une courbe gracieuse; c'est la fin des eaux de la «mer» qui vient mourir là, dans les prés et les bosquets, là où jadis elle s'étendait encore à perte de vue.
Nous déjeunâmes à Keszthely, en un hôtel très convenable. On nous servit des fogas, ces délicieuses perches du lac dont la chair délicate est un véritable régal. En voyageurs consciencieux, nous nous contraignîmes à faire ici des études comparées sur les différents crus du pays: badaskonyi sec, badaskonyi muscat, somlai, tomaji, villanyi, tout y passa, tout fut goûté, analysé, apprécié.
Et maintenant, adieu Balaton, adieu «la mer»!
Pendant le déjeuner, un brusque orage avait crevé sur la petite ville, la pluie était tombée à torrents et quand nous repartîmes, la route était toute mouillée. J'avais entendu parler de l'état des routes de la puzta après la pluie, voilà, je suis servi! Eh bien, c'est tout bonnement horrible. La poussière de tout à l'heure s'est transformée en une mélasse butireuse entremêlée de fondrières et de cloaques où l'on ne peut avancer qu'à toute petite vitesse; malgré les antidérapants, l'auto obéit à peine à la direction, l'on a une impression, ou plutôt une série d'impressions fort pénibles en sentant que la voiture se dérobe constamment et qu'on glisse d'un côté à l'autre de la route avec des soubresauts.
Il y a quatre ans la Hongrie ne possédait encore que dix mille kilomètres de routes royales et environ cinquante-quatre mille kilomètres de routes communales[ [169]. On voit combien c'est insignifiant pour un pays presque aussi grand que la France[ [170] et pendant que les doigts crispés sur mon volant de direction j'essayais vainement de conserver une allure rectiligne, je maudissais éperdument un gouvernement qui, ayant si peu de routes à entretenir les entretient si mal!
Nous traversons de nouveau de vastes solitudes, des landes, des marécages. Que de terres en friches, grand Dieu! En voyant ces immenses espaces incultes, nous constatons que le royaume de saint Etienne n'est point encore trop petit pour nourrir ses habitants: il y a là des quantités de bonnes terres qu'avec un peu de travail on pourra rendre productives, et l'on sait que la fertilité des terres hongroises est proverbiale. Et cependant la Hongrie est, depuis quelques années, atteinte d'un mal essentiellement moderne: l'émigration.
Il y a trente ans, le nombre des émigrants hongrois ne s'élevait qu'à quelques centaines par an; aujourd'hui le chiffre dépasse cent mille. La Hongrie occupe actuellement, pour l'émigration, le troisième rang parmi les peuples d'Europe, après l'Italie et l'Angleterre[ [171]. Dans les deux premiers Etats, c'est un excédent de population qui s'expatrie, en Hongrie, c'est une perte sèche, car il part une quantité d'êtres supérieurs à l'excédent des naissances[ [172]. En Italie et en Angleterre on peut dire que les émigrants représentent un surnombre qui ne peut trouver à vivre sur des terres devenues insuffisantes, en Hongrie, au contraire, il reste assez de terres pour nourrir un nombre d'individus double de celui de la population actuelle.
La plus grande partie de ces malheureux s'enfuient vers l'Amérique.