Pourquoi? La terre hongroise est riche, fertile, l'industrie est prospère, toutes les conditions de la vie sont remarquablement favorables. Ce n'est pas l'indigence, la surpopulation, le manque de place qui causent le mouvement, non, c'est la passion de s'enrichir au delà des mers, dans les lointains mystérieux!

Et cela ne leur réussit guère: les deux tiers périssent loin de leur patrie ou mènent là-bas une vie misérable, c'est à peine si un tiers réussit à atteindre une modeste prospérité, qui auraient été plus heureux en restant au pays... Ça n'empêche pas les autres de partir vers le Nouveau Monde comme vers une terre promise!

Nous nous arrêtâmes quelques instants à Nagy-Kanicza. Quelle ville curieuse! C'est bien le prototype de l'ancienne ville magyare, restée telle qu'elle était aux premiers âges de l'occupation hongroise, alors que l'ancien peuple de nomades venait à peine de se fixer au sol plantureux de la puzta et que ses villages étaient encore des camps. C'est une «ville de paysans», suivant la très pittoresque expression de M. René Gonnard[ [173]. Malgré sa nombreuse population,—Nagy-Kanicza possède plus de vingt mille habitants,—elle a gardé une allure campagnarde, pas ville, grand village, comme tant d'autres cités hongroises qui sont habitées presque exclusivement par des agriculteurs. Tout est en largeur, rien en hauteur, sauf les clochers des églises. On voit que le terrain ne manque pas, les maisons sont vastes, aplaties sur le sol, pour la plupart sans étages, les rues sont larges, immenses les places, la ville s'étale largement, comme une tache d'huile. Autre chose qui augmente encore l'aspect particulier de cette ville: la pierre est rare dans la puzta, on la remplace par de la brique, de la brique rouge, tout est en briques, les maisons et même les rues qui sont pavées de briques rouges qu'usent les roues des charrettes et qui semblent saigner.

Plus loin, dans la campagne, la route est toujours gluante et glissante. Nous dépassâmes des fourgons militaires qui suivaient les manœuvres, des fourgons automobiles, s'il vous plaît. Oh! les malheureux! Si nous, avec notre cent-chevaux, nous avions toutes les peines du monde à vaincre l'immonde chemin, eux, les malheureux et lourds véhicules, avaient déplorablement abandonné la lutte. Ils étaient une demi-douzaine, arrêtés au bas d'une forte côte, dans la boue où leurs grosses roues avaient tracé de profondes ornières, attendant piteusement que ça sèche! De temps en temps l'un d'eux, sans doute plus impatient que les autres, esquissait une rageuse tentative d'escalade, le moteur faisait entendre une bruit de tonnerre, les roues tournaient dans la fange, follement, mais la malheureuse auto guerrière parvenait à peine à se mouvoir de quelques mètres, juste de quoi se tourner en travers de la route! Nous les regardâmes curieusement, puis, comme nous ne pouvions leur offrir nos inutiles services, nous les laissâmes dans leur fatal bourbier.

Quelques kilomètres après avoir dépassé le bourg de Letenye on franchit la Mur, qui coule indolemment dans un lit fort large. Il était nuit noire quand nous arrivâmes à Csaktornya. J'étais abruti de fatigue par les efforts incessants que je devais faire depuis plusieurs heures pour empêcher notre voiture d'aller au fossé où la poussait sans relâche l'opiniâtre boue; et cependant nous n'étions point encore parvenus à l'étape. Allons! encore une quinzaine de kilomètres! Telle est la distance qui nous sépare de Varasdin où nous devons coucher.

Et ces quinze kilomètres furent pour moi un véritable calvaire. Entre Csaktornya et Varasdin la boue avait atteint des hauteurs effrayantes, elle montait jusqu'aux marchepieds qui traçaient ainsi de larges sillons; je n'étais à peu près plus maître de ma direction. Il fallut marcher à l'allure d'un homme au pas et même s'arrêter à chaque instant. Vingt fois je crus bien que nous allions faire une culbute dans les fossés. Devant nous, dans la nuit, les phares n'éclairaient qu'un océan de boue.

Nous arrivâmes enfin à Varasdin[ [174]. J'étais complètement fourbu. Ce fut à peine si nous pûmes trouver des chambres à l'hôtel de l'Homme sauvage que des officiers en manœuvres avaient pris d'assaut. Je n'aspirai qu'à dormir; je mangeai à peine quelques bouchées et je me précipitai sur mon lit, où je m'étendis bienheureusement. Hélas! comme cet hôtel méritait bien son nom! Il me fut impossible de dormir. Toute la nuit des hommes sauvages poussèrent d'horribles hurlements. On m'expliqua le lendemain que c'étaient les officiers autrichiens qui avaient chanté des chansons... bachiques!

CHAPITRE V
PAYS CROATES

CROATIE: Varasdin.—Messe au milieu des champs.—Les Croates.—Agram.—Le Pont sanglant.—Les Tziganes.—La Louisen Strasse.—Le Karst.—Buccari.—Fiume.—Gomile.—Tersato.—Les Frangipani.—La Madone de la mer.—ISTRIE: Le Quarnero.—Abbazia.—Trieste.—Miramar.