Ne croyez pas que je vais vous donner d'amples détails sur cette ville de Varasdin, où j'avais si mal dormi. J'en étais reparti le lendemain matin, furieux et courbaturé. Je n'avais rien voulu voir!

Tout ce dont je me souviens, c'est que c'est un agglomérat quelconque de maisons n'ayant plus le caractère hongrois et n'ayant aucune allure propre.

Du reste, Varasdin n'est plus en Hongrie, Varasdin est en Croatie, bien que la Croatie fasse parti de l'administration hongroise[ [175]. Hier, dans la nuit et dans la boue, nous avons franchi sans nous en apercevoir la Drave, fort large cependant, dont le cours sert de limite entre la Hongrie proprement dite et la Croatie.

Ah! si, cependant, je me souviens que deux de mes amis qui, avec l'aurore, étaient allés parcourir la ville croate chacun de leur côté, furent émerveillés par l'énorme quantité de poivrons qu'ils virent amoncelés dans les divers magasins et sur le marché. Connaissant mon affection singulière pour ce difforme légume, ils se crurent obligés d'en faire provision à mon intention et furent tout étonnés, en se retrouvant à l'hôtel, de se voir portant chacun un sac de ces végétaux que les Autrichiens appellent paprika, touchante concordance d'idées, manifestation imprévue d'une commune amitié. Je fus moi-même fort embarrassé par ces agricoles présents, qu'à tout hasard je rangeais soigneusement dans un coffre de la voiture.

C'est aujourd'hui dimanche, un clair soleil s'occupe activement à sécher la route qui fume et dont les flaques scintillent comme autant de miroirs. A chaque tour de roue nous croisons des paysans croates en costume national, en habits de fêtes, tout blancs, tout blancs, hommes, femmes et enfants tout blancs... ce monde-là n'a pas encore adopté notre uniforme civilisé, et l'œil n'y perd rien.

Les hommes portent d'amples culottes de toile, soigneusement rentrées dans leurs grandes bottes chez les uns, que d'autres préfèrent laisser flotter pittoresquement au gré du vent; une chemise de toile blanche, serrée à la taille par une ceinture de couleur brodée, flotte en dehors des culottes; et par-dessus une petite veste noire, si petite qu'on l'aperçoit à peine sur le reste tout blanc, une veste agréablement garnie de broderies, une veste qui n'a pas de manches, qui ne ferme pas sur le devant et qui, commençant très bas au-dessous du col, finit bien vite au milieu des côtes. Ils sont coiffés de chapeaux ronds, à petits bords, noirs avec un ruban multicolore et abondamment ornés de perles et de fleurs en métal.

Les femmes sont entièrement vêtues de blanc éclatant: jupons blancs empesés, avec une infinité de petits plis qui doivent exiger un repassage compliqué, corsages blancs garnis de broderies en couleur, et autour du cou d'épais colliers de perles en verroterie, à rangs multiples qui descendent lourdement sur la poitrine et dont l'importance doit être un signe de richesse, signe extérieur qui pourra heureusement faciliter la perception de l'impôt sur le revenu dans ce pays.

Et les enfants qui trottent gravement à côté de leurs parents semblent de petits anges blancs... sans ailes.

Tous ces costumes immaculés, lavés et repassés de frais pour cette journée du dimanche, produisent un effet pittoresque qu'il m'est bien difficile d'exprimer; ces êtres blancs qui cheminent ont quelque chose d'irréel, d'immatériel... qui fait rêver à quelque céleste cérémonie.

Plus nous avançons, plus la foule blanche se fait compacte et cependant aucun village n'est en vue. Où va tout ce monde? Mais voici qu'après un coude du chemin, tout à coup, à nos yeux étonnés apparaît une multitude immobile, silencieuse, qui encombre de ses rangs pressés et la route et les champs voisins. Il faut nous arrêter, tenter de traverser une pareille cohue serait folie. Et puis ces blancs humains recueillis et muets ont quelque chose qui nous impressionne. Que se passe-t-il?