J'ai dit que, peu après leur installation, les divers groupements serbo-croates, Croates de Croatie, de Dalmatie, Serbes de Bosnie, du Monténégro, de Serbie, se détachèrent les uns des autres et, au lieu de former un faisceau uni qui eût pu, par sa masse, résister aux attaques des autres peuples, ils combattirent séparément et eurent naturellement des fortunes différentes.
Les Croates, trop faibles pour conserver leur indépendance, se mirent au douzième siècle, sous la protection du roi de Hongrie. Aujourd'hui, les Hongrois prennent prétexte de ce fait historique—fort obscur—pour prétendre à des droits absolus sur la Croatie. Plus tard, pour résister aux Turcs, les Croates eurent recours à l'Autriche, qui les organisa intelligemment, s'en fit un rempart en établissant les confins militaires croates, espèce de zone frontière militaire, où la population perpétuellement armée veillait sans cesse du côté des champs turcs; mais le reste du pays restait à la Hongrie: confins autrichiens, pays civils hongrois, quel gâchis bien autrichien!
La conquête française amena la création d'une Illyrie, où devaient être groupés les Slaves du Sud; ce fut le réveil du sentiment national, la naissance de l'illyrisme, mot dont l'emploi fut bientôt proscrit par le gouvernement austro-hongrois, tellement l'idée qu'il représentait avait fait de rapides progrès.
Le grand apôtre du yougo-slavisme fut Mgr Strossmayer, évêque de Diakovo, qui tenta, avec une patience, une suite de vues, une largeur d'idées qui ne se rencontrent que chez les plus grands esprits, de préparer à ses frères croates une régénération, une patrie. Malheureusement ses efforts ne furent pas toujours compris. Les Croates de Croatie ont, même entre eux, des dissensions qui ne pourront que les éloigner du but qu'ils poursuivent. Les uns, avec Mgr Strossmayer, veulent admettre dans la nation yougo-slave tous les Slaves du Sud sans distinction de confession, les autres, les radicaux, libres penseurs, n'admettent que les Croates catholiques, excluant les Serbes, parce qu'orthodoxes!
«Sous quelle forme l'idée nationale des Croates se réalisera-t-elle? Sera-ce le pancroatisme, c'est-à-dire un Etat exclusivement croate et catholique? Sera-ce une fédération yougo-slave selon le rêve vaste et généreux de l'évêque de Diakovo...[ [178]?»
Pour le Croate, le grand ennemi, c'est le Hongrois, qu'il abhorre encore plus que l'Autrichien. Aussi, lorsqu'en 1848 la Hongrie et l'Autriche se levèrent l'une contre l'autre, les Croates, sous les ordres de leur Ban Jellatchich, vinrent-ils se ranger du côté de l'empereur. Ils en furent récompensés, la paix faite, en se voyant replacés sous le joug hongrois! Vicissitude suprême, ironie terrible, frappant exemple des tribulations qui seront le lot perpétuel des Slaves du Sud, tant qu'ils n'auront pas renoncé à leurs désaccords et qu'ils n'auront pas compris que leur salut ne réside que dans leur réunion. Ce ne sera que le jour où Serbes, Serbo-Croates, Dalmates, Croates se réuniront sans arrière-pensée que la nation yougo-slave pourra naître à l'indépendance. Ce jour viendra-t-il? Il est presque permis d'en douter quand on voit de quelle triste façon se déchirent entre elles les diverses fractions de ce peuple.
Agram[ [179], la capitale de la Croatie, est située au seuil de la grande plaine; elle s'étend et semble vouloir se dissimuler au pied de belles montagnes couvertes de forêts sombres[ [180]. Des hauteurs de la vieille ville on découvre le cours miroitant de la Save majestueuse qui serpente au milieu des vastes prairies, à quelques kilomètres de là.
Capitale idéale du vaillant peuple croate, sa population est presque exclusivement slave[ [181]. Rien de hongrois, rien d'allemand ici; malgré maintes tentatives de magyarisation, malgré les efforts dissimulés et persévérants des Germains, on s'aperçoit aisément que le bloc slave est dur comme du granit, qu'il ne se laisse entamer. Les affiches, les noms des rues, les enseignes des magasins, les titres officiels inscrits aux frontons des monuments eux-mêmes sont écrits en langue croate, exclusivement. Il y a quelques années, le gouvernement hongrois crut habile d'ajouter aux inscriptions nationales des édifices publics, leur traduction en langue magyare: en une nuit ces malencontreuses lettres disparurent, furent lacérées et le lendemain Agram était en pleine insurrection; cette tentative n'a pas été renouvelée depuis.
Sur les pentes d'une colline assez abrupte s'étage la vieille ville aux toits aigus, vieilles maisons, vieux palais, souvenirs historiques du passé croate. Un ravin encaissé où coule un petit ruisseau, le Medvescak, sépare en deux parties l'antique cité: d'une part le Kaptol, la ville religieuse qui se groupe autour de la cathédrale et qui, silencieuse et triste, semble un vaste monastère, de l'autre la vieille capitale, l'ancienne Grics, dont l'origine se perd au delà du dixième siècle, encore ceinte de ses remparts et qui renferme le palais du Ban, d'intéressantes églises, de vieux monuments et les édifices du gouvernement et du corps législatif. En fait, le Kaptol et Grics formèrent longtemps deux villes bien distinctes, la ville des évêques et la ville du roi, rivales, jamais d'accord et dont les luttes fratricides furent si violentes que l'un des ponts du Medvescak porte encore aujourd'hui le nom de pont Sanglant[ [182].