La cathédrale d'Agram est un très beau monument gothique qui lance fièrement au ciel ses deux aiguilles effilées. Elle se dresse au milieu de murailles flanquées de tours rondes dont elle fut entourée au temps des guerres contre le Turc et qui lui donnent un aspect de forteresse qu'on ne peut oublier et qui en fait une des caractéristiques de la capitale des Croates.
Au pied de la colline, dans la plaine, s'allonge, s'étale l'Agram moderne, qui frappe violemment l'œil par son air de jeunesse: on dirait une ville absolument neuve... neuve elle l'est en effet, car détruite presque complètement par le tremblement de terre de 1880, elle fut reconstruite de toutes pièces. Les Croates se sont appliqués à réunir là tous les efforts de leur rénovation nationale: théâtre croate, Académie yougo-slave, Musée croate des Arts et de l'industrie, Université, écoles, sont autant de bâtiments neufs, grandioses, d'une fort belle architecture, qui témoignent de la vigueur d'une nationalité que les Austro-Hongrois ne peuvent plus ignorer.
Au milieu de la ville moderne s'ouvre le vaste quadrilatère de la place Jellatchich, où l'on voit, sur un socle élevé, le fameux ban à cheval, qui dans une attitude martiale, pointe son épée nue vers des Hongrois imaginaires. Cette statue est l'œuvre du sculpteur viennois Fernkorn. Sur le socle, on a gravé cette simple inscription: Jellacsics Ban 1848, deux mots, une date.
La première fois que j'étais venu à Agram, il y a quatre ans, cette ville m'avait parue triste et froide, ses grandes maisons neuves suaient l'ennui, ses rues désertes ne portaient guère à l'enthousiasme. Cette fois, au contraire, je trouve la cité croate gaie, remuante, animée, remplie de costumes pittoresques et bariolés. C'est que c'est aujourd'hui dimanche et que sur la place Jellatchich se tient le marché où sont accourus les habitants des campagnes. Les citadins, en vêtements européens sont épars et comme noyés dans le flot des costumes nationaux, les soldats, nombreux, se promènent, désœuvrés, tandis que leurs officiers en brillants uniformes, le chef couvert de cet affreux képi autrichien qui ressemble à un tuyau de poêle maladroitement tronqué, marchent la jambe tendue et le torse raide, glorieusement! Mais la grande majorité de ce peuple est revêtue du si pittoresque costume croate, que je ne me lasse de regarder tellement, sous ses draperies légères, claires et simples, hommes et femmes sont empreints d'élégance naturelle.
Les femmes croates sont généralement grandes, de formes harmonieuses, malheureusement tôt fanées, car elles sont astreintes dès leur mariage aux plus durs labeurs des champs. Elles portent toutes la blanche robe de lin, à multiples plis, et le petit corsage surchargé de fines broderies de couleur, ainsi que nous les avons vues tout à l'heure à la messe en plein air. Les jeunes filles se coiffent en laissant librement tomber deux longues tresses et se couvrent la tête d'un coquet mouchoir brodé. Les femmes mariées arborent une coiffure plus compliquée qui se termine sur le front par une superbe paire de cornes,—ornement qui, dans nos pays, est exclusivement réservé à l'homme,—auxquelles elles fixent le mouchoir qui cache leurs cheveux.
Les hommes se promènent gravement en fumant leurs grandes pipes de porcelaine tandis qu'à leur ceinture pend une sacoche brodée à longues franges; que mettent-ils dans cette espèce de poche extérieure? Sans doute leur tabac. En tous cas, vous rencontrerez rarement un Croate sans sa sacoche qui ressemble un peu au sachet de soie brodée que les pages, au moyen âge, portaient à la ceinture à côté de leur poignard.
Dès la sortie d'Agram, la route s'en va au milieu de prairies et de cultures; on ne tarde pas à traverser la Save dont le cours capricieux, sinueux, contourné, fait songer à un serpent gigantesque se glissant dans les herbes. Un beau soleil, un ciel pur, la grande plaine nous apparut toute gaie, inondée de lumière; sur les talus verdoyants, des cyclamens faisaient de petites taches violettes.
Dans une vaste prairie, de part et d'autre du chemin, plusieurs tribus errantes de tziganes avaient établi leurs pittoresques campements. L'idée nous vint de visiter soigneusement ces camps où des êtres insoumis à notre civilisation mènent une existence qui doit être la très fidèle reproduction de ce que fut celle de nos ancêtres barbares. Nous fûmes assaillis, entourés par leur foule implorante et des centaines de paires de mains se tendirent vers nous; il fallut faire une copieuse distribution de piécettes pour avoir la paix et pouvoir parcourir les diverses tentes; il fallut même toute l'autorité du chef de la horde—car ils marchent sous la conduite d'un chef dont l'autorité est fort respectée,—qui comprit tout le profit qu'il pourrait tirer de la visite que de nobles étrangers voulaient bien faire à son peuple.
Ils étaient là une centaine, hommes, femmes et enfants, grouillant sous des tentes sordides, ils étaient vêtus de lambeaux, ils étaient sales au dernier degré. Les adultes avaient des figures ravagées et flétries, mais les jeunes gens des deux sexes, que la misère ou d'abjectes passions n'avaient point encore fanés, avaient de fort beaux traits. Nous vîmes une jeune fille de douze à quinze ans, qui était vraiment belle et gracieuse, beauté sauvage et brunie, comme devaient être les reines barbares! Quel tableau pittoresque offrait ce camp de tziganes! Une toile de Callot, mais vivante, mais animée, mais odorante! Devant chaque tente, un feu de branchages où chauffait une marmite; de vieilles femmes, ridées comme des pommes ayant passé l'hiver, vaquaient aux occupations ménagères en faisant de laides grimaces; des grappes d'enfants presque nus se tordaient sur le sol, parmi les détritus; des hommes graves, assis, fumaient dans un assourdissant vacarme de métal battu, s'occupant de leur art de chaudronniers, art ou métier qui me fit surtout l'effet d'un prétexte. Tout ce monde, bien entendu, tendait la main sur notre passage. Enfin d'alertes jeunes filles et de robustes gars rentraient au camp portant sur leurs épaules des sacs gonflés et mystérieux qu'ils déposaient sournoisement au plus profond des tentes...