Notre bonne étoile nous avait fait rencontrer là un groupement particulièrement caractéristique de ces êtres énigmatiques qui font le désespoir des ethnographes. Ceux-ci avaient tous la peau franchement jaune, les cheveux fins, luisants, frisés, les yeux bridés, c'étaient indiscutablement des Asiatiques.

Les tziganes forment un véritable peuple, épars, errant au milieu des vastes territoires de la Hongrie et de la Croatie; ils sont fort nombreux[ [183].

Réfractaires à toute assimilation, on les voit passer fièrement drapés dans leurs loques, dédaignant tout ce qui n'est pas eux-mêmes: religion, mœurs, coutumes, civilisation, ils ne cessent de rejeter ce que les autres races leur offrent, et à plus forte raison se montrent rebelles à toute fusion, à tout mariage avec elles. On a souvent essayé—Marie-Thérèse et Joseph II notamment—de les civiliser, de les fixer au sol, mais sans jamais y parvenir réellement[ [184].

TZIGANES NOMADES

Peuple bizarre, qui semble s'être condamné volontairement à une existence de parias, qui fuit les autres hommes comme sous la poussée d'un opprobre ineffaçable et mystérieux ou d'une haine irréductible, qui parle une langue dans laquelle il n'y a point de mots pour exprimer la joie ou le bonheur. Peuple énigmatique qui a une religion et qui cependant n'adore aucun dieu.

Les Hongrois les appellent Czigany ou encore Faraonepek[ [185], ils les dédaignent et cependant ils les aiment, car ce sont les tziganes qui chantent aux accords de leur étincelante musique les rêves de l'âme magyare.

On les divise en trois catégories: 1o les musiciens, qui forment la classe la plus aisée, qui sont généralement bien habillés, à l'européenne, et dont quelques-uns d'entre eux ont conquis par leur art de véritables fortunes; 2o les sédentaires, aujourd'hui les plus nombreux et dont le nombre augmente sans cesse peu à peu, qui dans la plupart des villages hongrois ou croates ont le monopole des arts de charron, chaudronnier, potier, forgeron, marchand de chevaux. Dans quelques villages seulement ils sont épars, mais dans la plupart ils habitent des quartiers distincts et dans l'un et l'autre cas, ils conservent leur farouche réserve: se fixer au village, telle est la seule concession qu'ils ont faite à la civilisation. C'est à dessein que j'ai dit se fixer au village et non pas au sol, car les tziganes ne cultivent pas la terre. Bien que devenus sédentaires, un très grand nombre d'entre eux habitent encore sous leurs misérables tentes: on dirait qu'ils étouffent dans les maisons de pierre; 3o enfin les nomades, qui exercent vaguement le métier de chaudronniers ou de forgerons ou de potiers, mais qui sont surtout mendiants et maraudeurs. Vêtus de haillons, établissant leurs campements temporaires au milieu des champs ou dans les bois, voyageant dans des charrettes disloquées que traînent des chevaux étiques, rangés sous la domination d'un chef reconnu, ils ont fidèlement conservé la manière de vivre de leurs ancêtres barbares.

On admet généralement aujourd'hui que les tziganes sont d'origine hindoue; ils descendraient d'une peuplade de parias qui auraient fui leur patrie à la suite de mauvais traitements, ou que leurs frères auraient chassés pour des crimes inconnus, au temps de la grande civilisation de l'Inde. Il serait plus simple de croire que ce sont des Huns ou tout bonnement des Magyars qui, pendant que leurs frères de race blanchissaient leur peau en se mariant avec les peuples blancs, dont ils adoptaient aussi les mœurs et les coutumes, sont restés de toutes façons tels qu'ils étaient au moment des invasions. On ne connaîtra probablement jamais très exactement leur origine.

Ce qui est certain, c'est qu'après un long séjour en Roumanie, ils franchirent les Alpes de Transylvanie sous la poussée du flot turc et qu'ils apparurent en Hongrie au milieu du quatorzième siècle. Ce qui est certain aussi, c'est que ce sont des jaunes, ainsi que le démontrent péremptoirement leurs cheveux longs et noirs, leurs yeux bridés et leur peau couleur safran.