Nos yeux saturés par le spectacle monotone des grandes plaines se réjouissent maintenant en contemplant les montagnes qui apparaissent; ce ne sont encore que des ombres indécises, estompées de buées bleues, mais que nous voyons grandir rapidement à mesure que nous en approchons. Finie la puzta et sa morne tristesse, voici les monts et les grands bois. Finie la monotonie, à nous les spectacles toujours variés de la montagne aux pittoresques replis dans lesquels nous allons errer bientôt!

Noirs ou gris, museaux pointus, oreilles courtes et droites, petits yeux vifs, crins longs et épais, allure de sangliers, des porcs croates nous saluent de leurs grognements. Plus tout à fait sangliers, mais pas encore cochons. Grignotant, grognant, se vautrant dans la boue du fossé qui borde la route, subitement figés sans qu'on sache pourquoi en des immobilités de statues, puis sans cause apparente partant comme des flèches et disparaissant en rangs pressés dans un nuage de poussière. Que peut-il bien se passer dans ces crânes mystérieux de brutes toquées?

A la fin de la plaine, voici Karlstadt[ [186], deuxième ville royale libre de Croatie, qui essaime ses blanches maisons parmi les arbres verts sur les deux rives de la Kulpa.

Au delà de la petite ville on s'enfonce dans les montagnes. Sur le chemin, nous vîmes un cortège bizarre qui s'avançait vers nous en zigzaguant et en chantant: c'était une noce croate qui avait dû fêter déjà longuement le bonheur des époux car elle tenait à peine sur ses jambes. Le marié semblait abruti, ivre-mort; l'épousée marchait d'un pas d'automate, seules ses jambes remuaient, tout le reste de son corps se distinguait par une rigidité cataleptique; je compris que c'était pour ne pas compromettre l'équilibre de l'édifice chancelant qu'elle portait sur sa tête: amalgame de cheveux et de fleurs de métal qui se dressait en masse grotesque sur au moins cinquante centimètres de haut. Derrière venaient des invités qui titubaient et des musiciens, ivres, faisant de vains efforts pour tirer une harmonie quelconque de leurs instruments et ne parvenant qu'à produire des grognements confus. Nous nous étions arrêtés pour regarder cette cérémonie, il me sembla voir passer un enterrement dont tous les assistants auraient chancelé sous le poids de leur douleur.

On voit sur le ciel pur se détacher nettement les curieuses dentelures des monts Kapella, cette chaîne de montagnes calcaires, décharnées et rudes, qui bordent la côte de l'Adriatique et que nous allons traverser tout à l'heure.

La route que nous suivons depuis Karlstadt s'appelle la Louisen Strasse; elle fut construite de 1803 à 1809 afin d'ouvrir au commerce de la Croatie un débouché vers la mer et relie Karlstadt à Fiume et à Buccari. Elle a naturellement perdu beaucoup de son importance depuis la construction de la voie ferrée. Cette route est fort bien tracée, mais malheureusement très mal entretenue ou plutôt pas entretenue du tout, ce qui est dommage, car elle parcourt un pays curieux et sinue dans une succession ininterrompue d'adorables paysages[ [187].

On monte au milieu de forêts de chênes, de hêtres et d'ormeaux. Les montagnes qui se dressent comme de hautes murailles devant nos yeux sont couronnées de conifères vert sombre. Par-dessus, le ciel a ce reflet particulièrement lumineux qui annonce le voisinage de la mer. La route est défoncée par un intense charroi, on croise constamment de lourds chariots qui transportent le bois qu'on enlève aux belles forêts que nous traversons. Delnice, petite ville perdue dans la forêt, à 730 mètres d'altitude, est le centre principal de cette exploitation.

La route monte toujours. Sans cesse on croit qu'on va voir la mer tout à coup apparaître et l'on n'aperçoit qu'une nouvelle crête qu'il faudra franchir encore. Nous avons atteint la région des sapins; parmi les arbres noirs, l'air frais, chargé d'aromes résineux, passe comme une caresse. Le sol est tapissé de fines aiguilles rousses sur lesquelles parfois bondissent, silencieux, de gracieux écureuils avec leur panache en point d'interrogation. Hormis le ronronnement doux et régulier de l'automobile, nul bruit ne trouble le calme imposant de la forêt où nous évoluons, charmés: des tableaux variés défilent devant nos yeux, ravins profonds et sombres au fond desquels écument des torrents, longues vallées précises aux flancs boisés, montagnes embrumées de bleu, crêtes dentelées, pics déchiquetés, ciel pur et resplendissant.

Mais voilà que les arbres s'espacent, puis disparaissent brusquement au sommet de la dernière crête. Au loin, la mer et, dévalant vers elle, les montagnes de pierres que toute végétation a fui. Le soleil allait se coucher dans l'Adriatique, ses rayons glissaient à la surface des flots et venaient jusqu'à nos montagnes qu'ils coloraient de rouge. La mer brillait comme un miroir, éblouissait nos yeux surpris et mille traits de pourpre se croisaient, aveuglants, au-dessus des eaux devenues sanglantes.