Le golfe du Quarnero avec ses îles et ses montagnes, nous apparut dans toute sa beauté. Et à nos pieds, l'admirable, le merveilleux, l'unique fjord de Buccari, long bras de mer pénétrant dans un ravin de pierres rousses et scintillant comme un diamant bleu dans une monture d'or.
La mer! Spectacle dont on ne se lasse jamais! La mer qui anoblit les paysages les moins beaux, qui embellit encore les tableaux les plus merveilleux. La mer qu'on salue toujours avec joie, qu'on quitte avec regret et dont il se dégage je ne sais quel fluide mystérieux sachant impressionner toutes les âmes, même les moins poétiques. Qu'on s'imagine l'émotion qui vous étreint lorsqu'on la voit ainsi apparaître, majestueuse et claire, après avoir pendant des semaines, parcouru les monts et les plaines.
Les montagnes qui bordent l'Adriatique sont désolées et arides, leurs flancs dépouillés sont faits de rocs et de cailloux éboulés qui leur donnent un aspect repoussant et farouche. C'est le Karst.
Le Karst ou Karso est cette région de montagnes calcaires, âpres, terrifiantes par leur désolation, image de l'aridité, où, pendant des kilomètres et des kilomètres, des horizons infinis, on ne voit guère que des blocs grisâtres, épars, à peine sertis de maigres végétations sauvages, mais qui engendre cependant un charme puissant, poésie rude, attrait étrange; on a, la parcourant, une fière impression en se sentant vivre quand même dans ces paysages d'enfer qui paraissent dignes seulement de la Mort.
Les montagnes du Karst s'étendent depuis le fond de l'Adriatique jusqu'aux Balkans. Géographiquement on les rattache encore aux Alpes, géologiquement elles appartiennent incontestablement au système balkanique. Le mot karst servit d'abord aux indigènes à désigner la partie des montagnes qui est dépourvue de toute végétation, mais on l'a généralisé, et, depuis, ce nom s'est étendu sur tout ce massif montagneux servant de trait d'union entre Alpes et Balkans.
Le Karst s'allonge parallèlement à l'Adriatique. C'est un formidable plissement que la Providence semble avoir frappé de malédiction, qui paraît impropre à la vie, qui s'est effondré, dont les eaux de la mer ont envahi les basses vallées pour former les canaux et les fjords qui font de si beaux panoramas sur la côte croato-dalmate et dont les derniers sommets forment ces îles éparses, qui, du Quarnero vont jusqu'aux Bouches de Cattaro, sauvages et désolées comme les monts de la côte qui les regardent.
C'est le «pays des pierres». En grands rochers verticaux, en blocs énormes, en éboulis colossaux, des pierres et toujours des pierres; tantôt en chaos farouches, tantôt rangées avec ordre, affectant les formes les plus imprévues, imitant parfois à s'y méprendre les ruines sinistres d'un château féodal ou même d'une ville encore ceinte de ses murailles... ce ne sont que pierres sur pierres. Quelques végétaux, de rares animaux, de très rares humains sont les exceptions de vie qu'on y rencontre, mais isolées et dépaysées en ces lieux de silence et de néant. L'eau elle-même semble proscrite de cet enfer: les pluies n'y laissent point de traces. Dès que l'eau du ciel est tombée, elle disparaît comme par enchantement, elle fuit sous les rocs comme à travers un tamis. L'eau se réfugie sous terre, improductive, et là elle forme des lacs et des cours d'eau qui ne voient pas le jour. Le sous-sol du Karst est creux comme une mine, ce ne sont que grottes[ [188] et que tunnels[ [189].
Comme «un visage grêlé par la petite vérole», la surface du Karst est criblée de trous en forme d'entonnoirs (appelés dolines) ou de dépressions en forme de cirques dont les bords s'abaissent en gradins (appelées poljes). Les uns et les autres furent formés sous l'action des eaux descendant des sommets et s'engouffrant dans le sol poreux. On ne peut voir de cultures que dans le fond de ces dépressions où s'est accumulé un peu de terreau, maigres cultures que les habitants défendent craintivement avec des murs de pierres sèches.
Les montagnes du Karst possèdent cependant de grandes forêts, mais celles-ci se trouvent exclusivement sur le revers continental du massif; dès qu'on a la mer en vue, les rocs succèdent brusquement aux arbres et l'on n'a plus qu'un uniforme amas grisâtre d'éboulis dévalant des monts maudits.