La route descend prudemment en lacets hésitants parmi les rocs branlants. Elle ressemble à quelque alpiniste qui tâte le terrain, qui assure chacun de ses pas au milieu d'un éboulis dangereux. On ne voit de toutes parts que le calcaire nu et si loin que l'œil puisse s'étendre, les montagnes qui bordent l'Adriatique étalent leur désolante nudité grise. De temps en temps, tout au fond d'une doline, quelques maigres plantes cherchent à tirer leur vie d'un petit amas de terre rouge.

Ce versant maritime, aujourd'hui désolé, fut cependant jadis couvert de belles forêts. Mais les Romains d'abord, puis les Vénitiens, pour construire leurs galères, ont déboisé et détruit pour jamais ce qui faisait à la fois la parure et la vie de ce pays. Le déboisement a naturellement tari les nombreux cours d'eau qui sillonnaient la contrée, les troupeaux de chèvres, paissant en liberté, ont fait disparaître les derniers buissons, les habitants ont fui ces lieux qui ne pouvaient plus les nourrir et maintenant on fait souvent de fort longs parcours sans trouver autre chose que des rocs nus et des maisons en ruines.

Au bord de la mer, tout en bas des montagnes, la vie réapparaît sous forme de végétaux de la flore tropicale: figuier, palmier, laurier-rose, grenadier, olivier, oranger et vigne; des villages se cachent au fond des ravins et s'entourent de leur verdure.

Buccari, tapie tout au fond de sa profonde baie, entourée de broussailles vertes faisant ressortir crûment ses blanches maisons, s'étage sur les pentes et se mire gracieusement dans l'eau bleue. Des vignes en gradins, accrochées aux monts pierreux, grillées de soleil, tapissent les revers de ce val maritime et au milieu, la baie, la vaste baie où pourraient s'abriter à l'aise les plus grandes escadres. Ce fjord de Buccari est l'un des paysages les plus beaux qu'on puisse voir, il peut soutenir avantageusement la comparaison avec n'importe quel tableau de la nature parmi les plus réputés. Et cependant il est presque ignoré. Qui parle en France de la baie de Buccari? A quelques kilomètres de Fiume, il n'est cependant pas si fort éloigné de nous. Il mérite qu'on vienne exprès pour le contempler. Qu'on m'excuse donc si j'insiste en sa faveur, je crois faire œuvre réellement utile en le recommandant à l'attention des touristes.

Buccari est un port commode et sûr. Sa baie ressemble à un grand lac entouré de hautes montagnes dont les pentes abruptes descendent immédiatement dans l'eau; elle communique avec la mer par un court chenal terminé par deux caps où l'on voit encore les restes des châteaux vénitiens qui en défendaient l'entrée, ainsi que quelques fortifications qui y auraient été élevées par les Français du général Marmont. Lorsque Marie-Thérèse voulut créer un port pour la nation hongroise, la grande reine hésita longtemps entre Fiume, Buccari et Porto-Ré, ce dernier à l'entrée du fjord de Buccari, dans une autre baie commode; on sait que son choix et surtout celui de ses successeurs se fixa définitivement sur la première de ces trois villes dont la situation est pourtant moins sûre et où il fallut créer un port artificiel, mais où les voies d'accès sont relativement plus faciles que dans le gouffre de Buccari ou sur la côte escarpée de Porto-Ré.

Tout autour de la baie on voit avec surprise d'immenses échelles inclinées au-dessus des eaux, ce sont des tonnaras ou pêcheries de thons. La pêche du thon est un des principaux revenus des habitants de Buccari et des localités voisines, ces poissons affectionnent particulièrement la baie tranquille où ils viennent par millions à l'époque du frai. Des échelles, longues de dix, quinze et même vingt mètres sont dressées sur le sol, tout au bord de la mer et inclinées de telle façon que leur sommet surplombe assez avant au-dessus de la surface de l'eau. Une espèce de perchoir est ménagé tout au sommet de l'échelle et là, un homme, le guetteur, se tient éternellement, grillé par le soleil torride, trempé par les averses ou glacé par le souffle terrible de la bora, un homme qui regarde sans cesse au-dessous de lui. De cette hauteur, il peut nettement distinguer ce qui se passe dans les eaux transparentes et dès qu'il voit apparaître un banc de thons, à son signal deux barques se détachent de la côte, à droite et à gauche, qui traînent un long filet où se débattra bientôt toute la gent à nageoires. Il n'est pas rare de voir ainsi plusieurs milliers de kilogrammes de poisson pris d'un seul coup.

Dominant un peu la baie, à moitié caché par un épais rideau de lauriers-roses, s'élève un antique château des Frangipani, la si riche et si puissante famille à laquelle appartint jadis tout le pays des environs de Fiume et qui finit si malheureusement[ [190]. A l'entrée de la baie, on voit un autre château qui appartint aussi à la célèbre famille, le grand château carré de Porto-Ré, mais autant celui de Buccari est coquet et mignard, autant est massif et triste celui de Porto-Ré: c'est là, dit-on, que le dernier Frangipani aurait élaboré sa fameuse conspiration qui le conduisit à la mort, c'est là encore que, dans le château devenu hôpital, furent soignés les malheureux habitants du pays atteints par le terrible fléau du scarlievo[ [191]. Repaire de conspirateurs ou léproserie, le grand château sinistre, noir et rébarbatif a véritablement le physique de l'emploi.

Buccari n'est séparée de Fiume que par une montagne raide, une douzaine de kilomètres de route, mais une route dure, caillouteuse, accidentée, mauvaise. Elle s'élève en ligne droite le long de la montagne parmi les touffes de chênes verts; la pente est rude, mais le panorama qu'on en découvre est merveilleusement beau; à mesure qu'on s'élève, la baie de Buccari semble s'enfoncer, se creuser comme un cratère au fond duquel les eaux scintillent. Du sommet, l'œil embrasse toute la baie et son entrée, et la mer, et les îles... puis si l'on regarde en avant, autre tableau: Fiume, le fond du golfe du Quarnero, l'Istrie et le Monte-Maggiore. De cette hauteur on voit se dérouler devant et derrière soi ces deux panoramas qui s'étendent loin, très loin, jusque dans les brumes imprécises de l'horizon.

Au bas d'une longue descente voici Susak, le faubourg croate de Fiume, puis une large rivière, la Fiumara, couverte de petits voiliers, traversée par un pont de fer et enfin l'on roule sur les larges dalles des rues de l'unique port de la Hongrie[ [192].