Les Hongrois—séparés de la mer par toute la largeur de la Croatie—voulaient un port: ils ont mûrement choisi leur emplacement, puis, délicatement l'ont enlevé aux Croates stupéfaits. Ce fut Marie-Thérèse qui fit le coup et qui commença les premiers travaux du port de Fiume.
La ville de Fiume et sa banlieue forment donc en territoire croate une enclave hongroise de vingt kilomètres carrés environ. Voilà bien une des plus originales complications du régime baroque de l'Austro-Hongrie: Fiume est hongroise, au milieu du pays croate et la langue officielle y est l'italien!
Il faut rendre aux Hongrois cette justice que s'ils ont voulu faire un grand port de Fiume, ils ont parfaitement réussi. Ce n'est guère que depuis 1873 qu'ils y ont entrepris les grands travaux, ils ont dépensé l'or sans compter, jeté d'immenses digues dans la mer pour préserver les bateaux des orages de bora[ [193], construit des môles, des bassins, édifié des phares, créé des voies ferrées, tant et si bien qu'à présent Fiume figure honorablement sur la liste des ports européens. En fait, cette ville a été, en quelque sorte, créée par et pour la Hongrie, elle a sa raison d'être parce que Hongroise. Humble village de quelques cents habitants, port de pêcheurs de sûreté douteuse, telle était Fiume lorsque Marie-Thérèse jeta sur elle les yeux[ [194]; nous voyons aujourd'hui une ville importante et riche, un port vaste et sûr, ce sont les Hongrois qui l'ont faite ainsi. Elle doit conserver à la Hongrie une reconnaissance éternelle et se garder soigneusement contre les tendances irrédentistes qui ne pourraient lui procurer que des déceptions[ [195].
Le long du port, la nouvelle ville allonge ses belles constructions, ses hôtels, son Corso animé où, à la tombée du jour, la foule se promène, avide de fraîcheur. On y entend parler toutes les langues: italien surtout et beaucoup aussi serbo-croate, et anglais, et français, et aussi hongrois et allemand, les deux langues des maîtres! C'est dans ce port tout neuf, et tout petit en comparaison des grands ports européens, que j'ai ressenti le plus vivement l'impression de cosmopolitisme: non seulement la diversité des langues, mais encore et surtout celle des races et des costumes est bien plus grande que partout ailleurs et fait songer aux fouillis de peuples qui se rencontraient jadis dans les ports barbaresques.
Nous avions établi nos pénates à l'hôtel Deak, qui est situé vers le port, près de la gare, car à Fiume les trains viennent s'arrêter le long du quai, à côté des vapeurs. De nos fenêtres, nous découvrions par-dessus les grands platanes qui ombragent l'avenue, les mille mâts des navires, et plus loin, par-dessus le miroir d'argent du golfe, la courbe majestueuse de la côte d'Istrie dont les assises montent, montent, pour former, dans les nuages, le Monte-Maggiore. Nous entendions le bourdonnement continuel de la foule affairée qui passait comme un flot ininterrompu: très souvent le grondement sonore d'un train se rendant à la gare dominait tous les autres bruits, mais dans un éclair, et le bourdonnement reprenait ensuite, régulier.
De la ville neuve, il y a peu à dire, on y voit ce qu'on voit dans tous les ports, dans toutes les villes de quelque importance. Je me souviens cependant d'une visite que je fis, il y a quelques années au marché aux poissons et qui m'avait vivement intéressé, car je vis là divers spécimens de la faune marine, particuliers aux eaux du Quarnero: le scombro commun au dos bleuâtre, le délicat branzino à la gueule béante, l'orade plate, le calmaret, la poulpe si abondante dans l'Adriatique, les scampi (nephrops norvégiens), espèce d'écrevisse rougeâtre, à la chair savoureuse, qui ne se rencontre que dans le Quarnero et qu'en Norvège[ [196].
Mais combien pittoresque est la vieille ville qui s'étend au bord de la Fiumara,—où les petites barques aux voiles multicolores viennent encore chercher refuge comme au temps où Fiume ne possédait ni môles ni jetées,—ou qui monte en gradins le long des flancs de la montagne. Ruelles étroites, maisons disparates et biscornues, escaliers interminables, échoppes orientales où l'on a peine à discerner l'artisan accroupi parmi ses marchandises, bouges où les marins de tous pays viennent s'incendier de liquides innommables, population débraillée, hurlante, mal odorante, c'est Gomile, la Fiume[ [197] d'autrefois, la cité vénitienne. C'est dans Gomile qu'on voit les monuments anciens les plus intéressants: le Duomo, le Castello et l'église des saints Vito et Modesto.
Cette dernière église ressemble à la Salute de Venise. On y conserve précieusement la croix du sang à laquelle se rattache la légende suivante. A l'emplacement de l'église actuelle, il y avait au treizième siècle, un Christ sur sa croix au milieu d'un carrefour. Un jour, un ivrogne s'avisa de lancer des pierres sur la statue; un des projectiles l'atteignit dans la région des côtes, une large blessure s'ouvrit et l'on vit en couler un sang limpide et pourpre. La croix fut religieusement conservée à l'endroit même où elle fut insultée par un sacrilège et ce lieu étant devenu l'objet d'un pèlerinage quelques années plus tard on y construisit une église.
Il subsiste encore à Fiume quelques vagues débris romains, mais c'était plus haut, sur une hauteur dominant la mer, que s'érigeait dans l'antiquité la ville fortifiée que les Romains avaient appelée Tersatica. Aujourd'hui, il y a sur l'emplacement de la cité romaine un petit bourg pittoresquement appelé Tersato où il convient d'aller, quand ce ne serait que pour y jouir de l'adorable vue qui s'en déroule sur la baie du Quarnero. Tersato est tout près de Fiume, à mi-hauteur, de l'autre côté de la Fiumara, et cependant Tersato est déjà sur le territoire croate, c'est dire combien petite est l'enclave hongroise réservée à Fiume. Mais en dehors de la belle vue qu'on a de Tersato, on y va aussi pour visiter le château des Frangipani et la petite église de la Madone de la Mer.
Qu'elle fut puissante et riche, cette famille des Frangipani qui posséda toute la Croatie maritime et dont les fiers châteaux se dressent encore imposants, nombreux, sur la côte et dans les terres, de Zengg à Fiume, de Novi à Ogulin. Tersato était leur résidence principale[ [198], aire d'aigles d'où leurs yeux satisfaits pouvaient contempler le vaste golfe tout bleu et la grande île de Veglia qui leur appartenait aussi. Le vieux castel a un aspect réellement sauvage, la nuit ses tours se découpent sur le ciel, durement, et lorsque la lune s'accroche au sommet du farouche donjon on évoque involontairement le conte le plus sinistre et le plus invraisemblable d'Anne Radcliff. Cette impression noire n'est pas réservée qu'aux seuls étrangers, nombre de vieux Slaves du pays vous diront que dans les nuits d'hiver les plus sombres, lorsque le terrible vent du Quarnero pousse ses mugissements qui rappellent des cris humains, des cris de détresse, on a vu l'ombre du décapité errer au pied des murailles du vieux manoir.