La croyance populaire s'attache aussi à la petite église de la Madone de la Mer, mais la légende est moins effrayante, bien qu'aussi surnaturelle. Lorsque les Arabes s'emparèrent de la Judée, la troupe d'anges, que Dieu avait commise à la garde de la maison de la Vierge Marie à Nazareth, s'enfuit éperdue, emportant avec elle la sainte maison. Ils fuyaient à tire-d'ailes au-dessus de la mer bleue, mais le fardeau était lourd, bien que petite la maison, et un moment vint où, à bout de souffle, ils durent redescendre sur la terre. Le 12 mai 1291, au lever du soleil, les habitants de Tersato virent, à côté de leur village, un petit édifice de style étranger qui, la veille encore, n'était point en cet endroit. L'apparition merveilleuse ne tarda pas à être connue de tout le pays, un Frangipani, qui était déjà ban de la contrée croate, envoya à Nazareth une députation qui revint confirmer le fait: la maison de la Vierge n'était plus dans le pays juif, subitement elle avait, une nuit, disparu. Ce fut alors une ruée de pèlerins, de tous les pays chrétiens on accourut pour voir la miraculeuse maison et pour lui demander tant de choses qui manquent à notre humanité pour être heureuse... Mais il faut croire que Tersato n'était qu'une simple étape et qu'un autre lieu avait été choisi par le Ciel. Au bout de trois années, les anges, bien reposés, reprirent leur fardeau, et, au grand désappointement des Tersaticans et des Fiumans, allèrent le déposer de l'autre côté de l'Adriatique, à Lorette, près d'Ancône... elle y est encore aujourd'hui. Les franciscains ont élevé un couvent sur l'emplacement de la sainte maison et ont chaque année la visite des pèlerins qui viennent, quand même, prier dans la petite église. Celle-ci serait insignifiante sans un tableau de la Vierge attribué à l'évangéliste saint Luc lui-même, qui est une pure merveille d'art; la tête de la Vierge a une douceur exquise qui rappelle la sérénité souriante des Murillo.


Lorsqu'on s'en va de Fiume par la route de Trieste, on traverse des faubourgs animés où s'alignent d'immenses usines: manufacture des tabacs[ [199], rizeries, moulins, tanneries, raffinerie de pétrole, amidonneries et surtout la fameuse fabrique de torpilles Whitehead qui fournit à toutes les marines de guerre.

Puis, quand les maisons ont fait place aux taillis de chênes verts et aux bois d'oliviers, on s'enthousiasme en contemplant le vaste panorama du Quarnero[ [200]. Une mer aux nuances azurées qui changent à chaque instant sous un ciel d'une limpidité sans égale, pour côtes des montagnes élevées, grises et vertes, qui s'élancent brusquement de l'eau vers les cieux, au loin de grandes îles, Veglia et derrière, Cherso, qui barrent l'horizon; dominant tout de sa majesté, le Monte-Maggiore se profile en forme de cône au-dessus de la côte d'Istrie, pendant qu'à ses pieds Lovrana, Abbazia, Volosca s'étendent au bord de l'eau, blanche guirlande au milieu de la verdure. Tout ce tableau s'arrondit à droite et à gauche, largement jusqu'à l'horizon, et du point central où nous sommes, on distingue presque en entier tout l'admirable golfe du Quarnero.

On dit que la beauté du Quarnero égale celle des rivages de la Grèce. Ses eaux ont une limpidité si grande que jusqu'à dix mètres de profondeur on peut y distinguer les nombreuses variétés de poissons qui l'habitent.

Le fond du golfe est parsemé d'innombrables sources sous-marines, dont quelques-unes jaillissent avec tellement de violence que la surface est agitée de gros bouillons. Lorsqu'il a fait de violents orages, la mer se colore d'ocre dans les endroits où jaillissent ces sources. Celles-ci proviennent des couches profondes du Karst dont les strates aboutissent au-dessous du niveau de la mer. La couleur des eaux du Quarnero est en outre essentiellement variable suivant l'orientation du vent: quand souffle la tramontane[ [201], elles sont teintées de l'indigo le plus riche, mais quand vient la terrible bora, elles tournent au vert glauque. Elles sont grises et ternes par vent d'est et jaunes quand souffle le sirocco[ [202].


Abbazia est la Nice autrichienne, que le Monte-Maggiore protège du froid et que réchauffent les eaux du Quarnero. Villas blanches et hôtels somptueux d'où l'on contemple sans cesse et sans fatigue les flots azurés dont le rythme cadencé vous parvient à travers les jardins. Dans cet asile où la bora n'ose souffler, la végétation s'élance luxuriante, les arbres les plus divers entremêlent leurs frondaisons: des flancs du Monte-Maggiore, le chêne et le châtaignier descendent en rangs pressés, s'arrêtent auprès des lauriers et des citronniers, le pin parasol s'étale en forme de champignon au-dessus des magnolias, des camphriers et des manguiers, l'eucalyptus dresse sa silhouette colossale aux feuilles clignotantes et grises, orangers, figuiers, palmiers, bananiers, poussent pêle-mêle avec les platanes, les peupliers et les charmilles. Les haies qui bordent les chemins sont faites de rosiers dont les fleurs embaument pour tous. Mais les lauriers à la feuille vert sombre, aux grappes de pourpre, poussent partout, enveloppent tout, formant comme le cadre de cet adorable séjour. Et les hommes d'un bout de l'année à l'autre, viennent goûter les charmes de ce lieu privilégié: bains de mer l'été, bains de soleil l'hiver.

Abbazia n'est formée que par une très longue rue, le long de laquelle s'alignent les hôtels, les villas et les magasins et où flânent les riches désœuvrés qui viennent lui apporter leur tribut. Du côté de la mer des parcs et des jardins embaumés descendent jusqu'aux rochers que les vagues couvrent d'écume.