C'est tout de suite en sortant de Fiume que l'on passe de Croatie en Istrie, de Hongrie en Autriche. La grand'route ne traverse pas Abbazia, mais on n'a qu'un fort léger crochet de quelques kilomètres à faire pour aller visiter la riviera du Quarnero et, d'Abbazia, on rejoint assez aisément la route de Fiume à Trieste par un petit chemin caillouteux qui grimpe raide dans les bosquets de chênes.

L'Istrie est une vaste presqu'île formée par un chaos de montagnes dont les sommets nombreux se pressent autour du Monte-Maggiore comme les flots de la mer autour d'un phare géant[ [203]. Le chemin escalade des contreforts innombrables et redescend dans autant de vallées abruptes; le pourcentage élevé des pentes rend cette route particulièrement dure.

Après avoir passé Castua, Jurdani, petits villages slaves, on voit peu à peu disparaître les eaux bleues du Quarnero. On est alors en plein Karst, mais ici, c'est un Karst policé, mi-partie bois, mi-partie cailloux et non plus une contrée aride, infertile et uniformément grise comme ce que nous avons vu il y a quelques jours. Tant que les yeux peuvent voir ce ne sont que monts et vallées qui montent, qui descendent, comme autant de vagues monstrueuses qu'un cataclysme mystérieux aurait soudain figées. Le gris des rochers alternant avec la verdure des arbres, par petits espaces, sans que jamais le gris ou le vert prenne une grande étendue, donne à cette contrée un aspect tout à fait caractéristique.

Castelnuovo est à peu près à moitié chemin entre Fiume et Trieste: c'est un village pauvre, au milieu du plus sauvage des pays où les arbres chétifs sont étiolés par le souffle glacé de la bora.

Enfin sur la gauche, la mer reparaît par instants et bientôt devant nous le fond de l'Adriatique s'arrondit dans sa courbe immense. La route commence à descendre, on voit son long ruban blanc s'enfoncer dans une vallée et sinuer au flanc de la montagne jusque tout en bas, au bord de la mer, où l'on distingue, confusément encore, dans la fumée des usines et dans la brume de la nuit tombante, un grand amas de maisons: c'est Trieste[ [204].


Trieste est une ville autrichienne, donc allemande; mais l'Italie la réclame comme italienne, sous le prétexte qu'on y parle sa langue; or, la population y est principalement slave. On peut mettre tout le monde d'accord en disant qu'elle est surtout cosmopolite.