Avec leur génie mercantile et leur esprit du vaste, les Allemands ont fait de Trieste une grande ville et un grand port. C'est le port de commerce de l'Autriche comme Fiume est celui de la Hongrie. C'est de Trieste que partent, pour rayonner dans toutes les mers, les nombreux bateaux du Lloyd. Le Lloyd autrichien fut fondé en 1833. Il s'appela longtemps Lloyd austro-hongrois et fut subventionné à la fois par Vienne et par Budapesth. Dès le début, Trieste fut son port d'attache, mais un beau jour, la Hongrie s'avisa de lui demander de rattacher la moitié de sa flotte à Fiume, son port à elle, qu'elle couvait comme l'Autriche couvait Trieste; le Lloyd refusa. Le gouvernement hongrois, alors, supprima toute subvention à la compagnie de Trieste et, depuis 1891, reporta son pactole sur une compagnie vraiment hongroise, la Ungaro-Croate, dont le siège est à Fiume et qui d'année en année devient plus prospère et plus importante, grâce aux efforts des magyars.

Au coucher du soleil et même après la nuit venue, les habitants de Trieste ont l'habitude de venir se promener sur le môle San Carlo. C'est de ce quai que partent les vapeurs du Lloyd qui vont à Venise et ceux qui font le service des côtes dalmates. Il y règne toujours une vive animation de gens affairés et de gens désœuvrés. On est là au centre du grand port et cependant au seuil de la pleine mer. A droite et à gauche des forêts de mâts entremêlés de massives cheminées noires ou rouges d'où s'échappent sans cesse des torrents de fumée qui se mélange à l'air et qui forme au-dessus de la ville comme un voile de deuil. En avant, c'est la mer infinie; au loin, l'azur de l'eau se confond avec l'azur des cieux et l'on ne voit que bleu sans pouvoir dire où l'élément liquide fait place au domaine gazeux. Et si l'on se retourne, la vue charmée s'étend sur la ville neuve dont les grands monuments massifs et carrés s'alignent en bataille le long des quais.

Trieste est une ville moderne dont il y a peu à dire, car elle diffère peu des cités occidentales auxquelles nos yeux sont habitués. Elle renferme cependant un coin particulièrement pittoresque: c'est ce canal qui de la mer s'enfonce au cœur du vieux quartier, jusqu'à l'église San Antonio, et où les barques aux voiles safran ou pourpre viennent apporter les fruits de la Brenta et les poissons des lagunes.

Enfin, le voyageur ne peut quitter Trieste sans avoir été visiter Miramar, ce charmant bijou que l'archiduc Maximilien avait posé au bord de la mer tranquille, sur la Riviera enchanteresse et d'où il partit empereur pour aller au Mexique où la mort l'attendait.

Miramar est à quelques kilomètres de Trieste. La route qui y conduit est une corniche d'où la vue s'étend adorable: la montagne est couverte d'arbres touffus dont la verdure est parsemée de villas blanches qui font comme une mosaïque, la mer vient doucement mourir dans les rochers qui bordent le chemin et qu'elle frange d'écume, tandis que sur l'horizon, toujours quelques voiles de couleurs vives piquent de taches le bleu limpide.

A l'extrémité d'un court promontoire on distingue bientôt un petit château carré, aux tours crénelées, à la silhouette massive et fière et qui semble se mirer dans la mer, c'est Miramar. L'une des faces du château est baignée par la mer qui en caresse doucement les murailles; les trois autres côtés sont enfouis dans la verdure d'un merveilleux parc.

Lorsque Maximilien était à la tête de la marine de guerre de l'Autriche, il fut un jour surpris de voir que sur l'un des points les plus charmants de la riviera de Trieste, la mer restait perpétuellement calme, même durant les tempêtes violentes. Il résolut de se construire là une maison de repos: il fit Miramar.

Ce séjour, que le malheureux empereur s'était construit, avait aménagé avec tant d'amour et de goût, paraît encore habité. On dirait que son maître n'est parti que d'hier tellement les meubles sont propres et luisants, et couverts encore des objets familiers dont il s'était entouré: collections d'armes, de bijoux, trophées de chasse, photographies de parents et d'amis, tableaux de souverains et de princes. Et cependant il y a plus de quarante années que l'empereur du Mexique est tombé sous les balles de ses propres sujets. Dans l'une des salles deux grands tableaux, la Députation mexicaine offrant la couronne à Maximilien et le Départ du nouvel empereur, respirent le faste et l'orgueil du pouvoir et ne parviennent cependant qu'à évoquer la mélancolie de sinistres souvenirs.

Une fois l'an, le vieil empereur d'Autriche vient ici comme pour un pèlerinage. Tout y est entretenu avec un soin religieux, comme dans un musée, c'est le musée Maximilien.

Le parc, qui renferme les essences exotiques les plus rares poussant sur cette côte protégée comme en leur pays, les jardins couverts de fleurs toujours épanouies, la maison rustique où l'archiduc habita pendant la construction du château, jusqu'au petit port où clapote doucement la mer, tout est entretenu, soigné, comme si le maître était encore là[ [205].