Les Slaves d'Istrie prétendent que la baie de Trieste, vue des hauteurs d'Opcina, est incontestablement la huitième merveille du monde. Il est vrai que peu de panoramas peuvent égaler en beauté celui dont jouissent les yeux lorsqu'on s'est élevé sur la montagne à laquelle s'adosse le grand port autrichien, la baie de Naples, si louée, me paraît elle-même ne pouvoir lui disputer la place.
La route d'Italie ne passe point par Opcina, mais le détour est insignifiant et il faut le faire. Un tramway électrique y conduit du reste de Trieste et l'on trouve sur la montagne un excellent restaurant.
Le regard glisse le long des pentes verdoyantes des montagnes qui s'abaissent vers la mer, on suit la courbe gracieuse de la Riviera ensoleillée, couverte de riantes villas. L'Adriatique d'azur vient mourir ici dans un immense golfe qui s'arrondit longuement, jusque tout là-bas, de l'autre côté, vers la Venise lointaine. Sur les eaux infinies, de petits points fumeux signalent des navires à vapeur et l'on voit une infinité de petites voiles qui d'ici ressemblent à des mouettes rasant les flots. Le ciel va s'abaissant sur l'horizon comme une voûte impondérable d'où descendent mille et mille rayons dorés. Trieste, au bord de la mer, s'étale en forme de fer à cheval et ses maisons, en rangs pressés, montent dans la vallée issue des montagnes. Au loin dans les airs légèrement embrumés de blanc, les Alpes, les Alpes d'Udine et d'Ampezzo dressent leurs têtes chenues qui semblent regarder par ici.
Nous avions quitté Trieste de bon matin; depuis longtemps arrêtés à Opcina, nous ne nous lassions pas de regarder ce tableau incomparable. Peu à peu, les cheminées des usines et des bateaux, crachant à pleins tuyaux leurs flots de fumée noire, avaient dilué dans l'air une brume artificielle qui forma une ceinture opaque autour de la ville, pendant qu'au loin, l'air et l'eau confondus donnaient l'idée du vide infini.
Trieste nous apparut alors comme suspendue dans les airs: on ne voyait que des maisons dans un cercle de brumes et puis le vide bleu. Et la ville semblait monter, monter vers nous avec les fumées. Nous nous éloignâmes lentement du côté de l'Italie, tournant sans cesse la tête vers la cité enchantée...
Lyon, janvier 1910.