— Lui ! répondit Barnavaux presque solennellement. Il était aussi sain que moi, je vous le jure. Mais, maintenant, il l’est devenu, là-bas ! Vous devez comprendre pourquoi je ne tiens pas à revoir Zanzibar.


Il paraissait revivre ces choses, et s’en épouvanter. Son âme est calleuse. Sa morale n’est pas d’un prêtre, ni d’une vierge. S’il voulait se confesser pleinement, il avouerait sans doute des choses à vous faire frémir. Mais cette froide vengeance de femme écrasait son imagination ; il ajouta :

— J’ai oublié de vous dire qu’elle s’appelle Félicité, sur les cartes, l’île aux Lépreux. Ça doit être un bel enfer !

BARNAVAUX VAINQUEUR

A gauche de la vieille darse, à Toulon, en face de la carène grise de la Belle-Poule, de l’autre côté des cabanons où dans la nuit des temps il y avait les forçats, c’est là qu’aujourd’hui on amarre les contre-torpilleurs. Ils dorment bien sagement, attachés à de vieux canons fichés en terre ; et très bas sur l’eau, avec leurs cheminées courtes, leurs petits espars de rien du tout, leurs câbles maigres, ils ont l’air de gros poissons malades auxquels un méchant enfant aurait piqué sur le dos des bobines à dévider et des aiguilles avec leur fil. Le matin, les matelots en sortent par escouades. Ils vont vers des choses qui sont sur le quai, faites comme des abreuvoirs, et qui vraiment sont pleines d’eau douce. Alors, retirant leur tricot, nus jusqu’à la ceinture, ils frottent rudement leurs torses bourrus, leurs dos où les muscles roulent par grandes ondes, suivant les gestes qu’ils font. Le soleil tape, et leurs yeux jeunes brillent sous leurs cils clignés.

Pour voir ça, qui est plus beau que tout le reste à Toulon, parce que c’est tout en vie, il faut d’abord tourner la darse, et passer derrière un tas de bâtisses, presque toutes démolies, qui servaient dans le temps à je ne sais pas quoi, par des chemins où il n’y a ni pavés, ni macadam, ni rien, excepté de l’eau, de la boue, du charbon qui a déjà servi, et des tessons de bouteilles. L’air sent le poisson frais pêché, les saletés qui pourrissent, le sel frais qui vient de la mer, le vieux sel, qui est la saumure, et même les fleurs, parce qu’au printemps il y en a trop dans ce pays, et que leur odeur traîne partout. Au plus près de la jetée qui sépare la vieille darse de la rade, louche une espèce de maison poussiéreuse, miteuse, calamiteuse, avec très peu de fenêtres sous beaucoup de toit ; et ce qui lui donne l’air encore bien plus suranné, ridicule et raffalé, c’est que sur sa muraille borgne on lit en grosses lettres noires : Fanfare des Boers : siège social. A côté de cette première inscription, on en lit une autre, en lettres plus petites : Caveau des Boers. Parce que, je suppose, la fanfare boit.


Comme je passais devant cet étrange vide-bouteille, en me demandant quels humains pouvaient bien avoir le courage de s’y désaltérer, un homme justement en sortit, s’essuyant la bouche. C’était un soldat d’infanterie coloniale. Il avait le pantalon à passepoil rouge, les épaulettes jaunes, la tunique bien sanglée, les boutons bien astiqués, la barbe claire, des yeux vifs, une figure maigre et un teint de papier mâché : de ces hommes que nous appelons, là-bas, des crevards, parce qu’ils se sont offert tout ce qu’on peut avoir, bilieuse hématurique, accès pernicieux, choléra, cochinchinette, quinte, quatorze et le point, qu’ils ont toujours l’air claqué, mais ne veulent rien savoir pour mourir. Voilà ce que c’est qu’un crevard : ce qu’il y a de mieux.

C’était Barnavaux.