Elle avait pris l’habitude de dire « nos enfants » en parlant des hommes. Le major fronça les sourcils. Lui aussi savait trop bien ce qui allait arriver ; le premier de ses patients qui vint se plaindre d’un grand mal de tête, il regarda sans rien dire ses deux pupilles, et le fit coucher tout de suite. Marie-faite-en-Fer lui dit, le soir :
— Il avait les yeux très brillants, n’est-ce pas et maintenant, il saigne du nez. C’est la fièvre jaune ?
— Oui, fit le major tristement.
Marie-faite-en-Fer répéta :
— Nos pauvres enfants ! Qu’est-ce qu’il faut faire ?
— Il n’y a rien à faire, répondit le major, les frictionner avec des citrons, leur injecter de la quinine, et les endormir, pour les aider à claquer, avec de l’opium. C’est tout ce qu’on a trouvé, et ça ne vaut pas grand’chose. Mais, surtout, il faudrait protéger ceux qui n’ont rien encore… les protéger contre les moustiques. Ce sont ces sales bêtes, qui viennent de sortir de terre avec la pluie, qui portent ça dans la peau. Tout homme piqué est un homme mort. Et dire que depuis six ans nous réclamons au ministère des toiles métalliques pour la caserne ! Elles viendront trop tard. Voulez-vous que je vous dise, Marie ? Eh bien, faites-vous une moustiquaire, et fermez vos fenêtres avec vos robes de mousseline, si vous n’avez rien de mieux.
— Oh ! moi… fit Marie-faite-en-Fer.
Elle n’ajouta rien, mais le lendemain elle apportait cinq moustiquaires au major : elle avait cousu toute la nuit. Ce fut là le point de départ du grand combat. On acheta toute la mousseline des traitants : et alors Marie devint la directrice d’un grand atelier, plaça elle-même partout les frêles barrières qui s’opposaient aux fureurs des bêtes invisibles. Et quand, à la tombée du soir, elles emplissaient l’air de leur insupportable murmure, plus terrible que le clairon sonnant sur une ville attaquée, Marie-faite-en-Fer allait voir si ses remparts tenaient bien. Ah ! il serait trop hypocrite et trop sot de rien cacher ! On continuait encore à aller chez elle pour autre chose. Croyez-vous qu’ils soient nombreux, les hommes qui, dans l’attente de la mort froide, contre laquelle sont inutiles l’énergie des muscles et la force irritée des membres, ont le courage de mâcher tout seuls leur peur sans aller se pendre au cou d’une femme comme de petits enfants ? Mais de ces amants épouvantés, Marie-faite-en-Fer en accompagna beaucoup jusqu’à leur dernier lit solitaire, dans la baraque en planches faite déjà comme un cercueil, où le major les aidait à mourir avec son opium dérisoire et sa quinine qui ne servait à rien. Et de ceux qui ressuscitèrent par hasard, il n’en est pas un qui n’ait vu cette brave figure de femme penchée sur l’oreiller.
Les pluies cessèrent. La saison sèche revint avec le vent de mer, la boue du cimetière se reposa, et un général inspecteur arriva de France pour rendre du courage aux hommes, prendre les mesures qu’on prend toujours trop tard, et glorifier du moins les vivants d’avoir vécu, puisque personne ne pouvait plus rien pour les morts. Et ils défilèrent, ces vivants, avec ceux de leurs chefs qui restaient, avec leurs armes fourbies, leurs voitures de fer grinçantes qu’ils poussaient à bras parce qu’on n’avait pas soigné les chevaux, et que les chevaux, eux aussi, étaient morts. Et, derrière cette troupe décimée, interdite, marchant mal, traînée par le major, disant « qu’elle ne savait pas ce qu’on lui voulait », Marie-faite-en-Fer, à son tour, défila !
— Notre Sœur de charité, dit le major.