Quand Barnavaux eut englouti d’une gorgée un grand verre de calvados brûlant, épicé de clous de girofle et de citron, il dit :
— J’ai vu un autre sauvetage, dans le temps, mais les sauvés, c’était pire que des fantômes.
» Je me rappelle. Il y a plus de dix ans, mais je me rappelle ! A cette époque, j’étais redescendu, en convalescence, de l’hôpital de Mévatanane, à Madagascar, jusqu’à Majunga, et pour m’utiliser, on finit par me prêter à Plévech, qui n’était pas plus marin que moi, puisqu’il était douanier, mais qu’on avait tout de même chargé de surveiller la contrebande de la poudre, entre Béravine et Maintirane. C’est vrai que les mercantis hindous et les Arabes de Zanzibar arrivent de l’autre bout du monde, pour vendre de la poudre aux Sakalaves, mais je déclare ignorer encore comment Plévech aurait pu s’y prendre pour les en empêcher, avec sa mauvaise barque et ses quatre matelots indigènes ramassés à Majunga ! Quant à moi, je représentais les fusiliers marins, le corps de débarquement, toute la force armée, et c’était suffisant puisque nous n’avons jamais vu l’ennemi : mais c’était les idées de l’administration, et il ne faut jamais discuter les idées de l’administration.
» Ah ! la drôle de navigation ! Nous avions vent debout tout le temps à cause de la saison. Plévech et moi, on savait tous les deux vaguement qu’il existe une chose qui rappelle tirer des bordées, et qui sert à faire avancer les bateaux à voiles, même quand le vent est contraire. Nos matelots sakalaves n’en connaissaient pas beaucoup plus long que nous, et d’ailleurs ils nous laissaient faire, par respect pour les fantaisies sacrées de l’homme blanc.
» Donc nous partions. On amarrait les écoutes, à droite, à gauche, au petit bonheur, pour voir ce que ça donnerait : ce ne donnait pas grand’chose de bon. Le vent parfois faisait pouffer les voiles, puis les laissait retomber, comme une femme fait pouffer sa robe, et recommence, et s’en va.
» Le bateau avançait, il tournait, il revenait, il repassait par les mêmes places, il croisait son sillage, il dessinait des nœuds de cravate. Nous suivions invariablement la côte, par crainte de nous perdre. On s’arrêtait chaque soir, pour dîner et dormir dans la barque, mais à l’ancre, tout près de terre — j’appelais ça coucher à l’étape — et très souvent nous avions reculé au lieu d’avancer. Alors nos Sakalaves nous appelaient : machicoures ! ce qui veut dire, dans leur langue : « agriculteurs », et doit être par conséquent un mot excessivement outrageux pour des marins. Mais nous n’étions pas marins, et cette insulte nous laissait froids.
» Ces jours-là, ces premiers jours-là ! Ils ont été les plus heureux de ma vie. Je m’éveillais exprès pour en jouir, dès potron-minet ; et je vois encore le beau ciel du matin, couleur d’orange mûre, le falot de la barque, à notre avant, encore allumé, mais pâli par l’aurore brillante, et à l’arrière, notre pilote sakalave, droit, indifférent et noir, la main sur sa roue.
» Presque partout il y avait des récifs de corail, qui laissaient de grandes lagunes d’eau tranquille entre eux et la côte. Ces récifs de corail, c’était aussi pareil que possible à des remblais de chemin de fer, effondrés par places, et alors la mer entrait par une espèce de canal ; plus souvent intacts, et alors ils gardaient une hauteur presque parfaitement égale. Le bruit des vagues qui brisaient dessus vous tenait compagnie, vous empêchait de vous ennuyer, et pourtant vous rendait presque somnambule. De l’autre côté des lagunes, c’était la grande terre : quelquefois une large bande plate, qu’on voyait de loin. Sur le ciel, de grands arbres avec des fleurs, des fleurs bleues, des fleurs mauves, des fleurs jaunes, et par dessous, des trous verts, des trous attirants, des espèces de caves taillées dans cette verdure, et qui avaient l’air d’être en cristal vert… Je ne peux pas vous expliquer ; les mots, ce n’est pas mon métier. Et tout ça, c’était vide d’hommes : rien que des rats, des crabes, des fleurs, des oiseaux et des abeilles ; et les oiseaux criaient pour s’amuser, non par peur.
» Mais l’eau, surtout l’eau, dans l’intérieur de ces lagunes ! Si transparente, qu’on voyait le fond à quinze ou vingt mètres ; toute plantée, branchagée, feuillue d’arbres de corail qui fleurissaient, violets, verts et roses ; des poissons sautant, dansant, jouant à travers cette eau presque aussi légère et lucide que l’air, des poissons de toutes les couleurs : des rayés, des tachetés, des gros, des petits, les uns couverts d’épines, d’autres comme des oiseaux-mouches, d’autres avec des becs, comme des perroquets. Dans le fond, de grandes huîtres ouvertes, montrant leur nacre changeante et claire, des pétoncles bleues, des conques toutes tortillées et de tous les roses, des petits coraux tout roses. Et aussi des poissons féroces, qui chassaient les autres… Une nuit, je me souviens : j’ai été réveillé par le mot malgache qui veut dire « requin », et j’ai vu, au clair de la lune, un de nos matelots indigènes, avec sa mâchoire faite comme une gueule, se penchant sur le plat-bord, un trident à la main.
» D’autres fois, les lagunes manquaient. La côte, ravagée par les souffles du large, ou stérile parce que les rivières n’y arrivaient pas, restait presque nue. On ne voyait pas toutes ces belles choses, mais seulement deux ou trois palmiers maigres, qui ressemblaient à un bouquet de poils sur un vieux balai ; et alors, Plévech et moi, on riait, on disait des blagues au paysage. On n’était pas fous, on n’était pas saouls : c’était pure joie de se sentir si vivants et si libres, et de savoir qu’on allait bientôt retrouver d’autres paradis terrestres, d’autres aquariums naturels, d’autres volières sans cage.