» La seule chose que nous ne pouvions pas nous expliquer, c’est que nos indigènes avaient l’air beaucoup plus satisfaits quand il n’y avait ni coraux, ni lagunes, ni aquariums, ni paradis terrestres. Ce n’était pas crainte d’échouer : par deux brasses on avait du fond plus qu’il n’en fallait. Notre première conclusion fut qu’ils étaient des imbéciles : un imbécile, c’est, avant tout, quelqu’un qu’on ne comprend pas. Puis celui qui parlait le mieux le français, Rainebouze, nous expliqua que sur ces récifs il ne venait que des gens de mauvaise vie : des sorciers, des matoutouas, c’est-à-dire des âmes en peine, et des kinoulys, qui sont des goules horribles, couvertes de chair à moitié décomposée, qui mangent les hommes. J’en conclus qu’ils étaient véritablement des imbéciles, et un matin, avec une veille voile, je m’habillai en matoutoua pour leur faire peur. Mais Plévech ne fut pas content. Il me dit qu’après tout son père et sa mère croyaient aussi à toutes sortes de loup-garous, et qu’il était vexé quand on blaguait ces choses-là.
» Il avait aussi dans l’idée, sans le dire, que ça porte malheur.
» Le soir de cette même journée, nous jetâmes l’ancre dans un de ces canaux qui menaient à une lagune. Nous nous étions boudés tout l’après-midi. Je me souviens aussi qu’il avait fait très chaud. Nous étions fatigués, on ne se parlait pas. Ni l’absinthe même, ni le dîner n’y changèrent rien d’abord. Et voilà que, tout à coup, nous fûmes envahis par une espèce de joie sans cause, surnaturelle, extraordinaire, presque terrifiante. Avez-vous fumé l’opium ? On devient léger, léger, on n’a plus de corps. C’était dix fois comme si nous avions fumé l’opium. Plévech me dit :
» — Est-ce qu’on nous a mis sur une montagne ? L’air n’a plus de poids. Il me semble que je suis à deux mille pieds au-dessus de la mer. Et sens-tu comme il fait frais ?
» Je lui répondis :
» — Je sens qu’il fait frais. Mais je sens aussi l’odeur du pays, l’odeur de France.
» — Oui, dit-il, l’odeur de chez nous en été, l’odeur de l’air fouetté par la bonne pluie d’orage. Qu’est-ce que c’est, mais qu’est-ce que c’est ? Et regarde : ces brutes de noirs ont peur.
» Oui, ils avaient peur ! Ils regardaient l’eau, devenue subitement d’un vert sombre que je n’avais jamais vu encore. Il y a des personnes dont les yeux se foncent quand elles vont se mettre en colère : c’était ça ! Ils regardaient le ciel aussi, un ciel sans nuages et sans vent, avec seulement, à l’Ouest, une teinte cuivrée très étrange : quelque chose comme un chaudron mal récuré, à la fois sale et brillant. Je dis à Plévech :
» — Il fait plus que frais, maintenant. Je gèle !
» En plein canal de Mozambique, il nous tombait sur les épaules un froid de Sibérie. Mais comme Plévech allait répondre, il fut presque renversé par nos quatre Sakalaves, qui tombaient sur les écoutes, abattaient le bau de la barque, la laissaient complètement vide et rasée. Et, au même instant, j’entendis les piailleries aigres d’une bande de mouettes qui fuyaient vers la terre, puis une espèce de gémissement énorme qui venait de tous les côtés du ciel : c’était le vent qui faisait crier la mer !