» Il était venu brusquement, plus vite qu’une locomotive de train express, et l’eau criait sous lui, je vous jure : une espèce de grande lamentation qu’elle poussait sans s’arrêter ; et déjà, de l’autre côté du récif, les vagues tombaient les unes sur les autres comme des maisons dans un tremblement de terre. Je compris : c’était un cyclone, le terrible cyclone de l’Océan Indien, qui parfois, transporte des navires à une demi-lieue dans l’intérieur des terres, sur le dos d’une lame. J’eus l’idée de sauter par-dessus bord et de gagner le récif. Plévech me dit :

»  — Pour quoi faire ? Les vagues passent par-dessus. Restons ici. Cette lagune, c’est comme un port, où nous serions contre le quai.

» Les Sakalaves, qui pourtant nageaient comme des poissons, paraissaient du même avis. Ils s’étaient couchés au fond du bateau et ne bougeaient plus. Pourtant Rainebouze, qui savait un peu de français, leva la tête et dit :

»  — C’est la nuit des morts ! Ils reviennent !

» Et alors, Plévech, qui n’était pas entré dans une église depuis sa première communion, et qui lisait les brochures de la Confédération générale du travail, fit un grand signe de croix. Rainebouze ne fit pas de signe de croix, mais il prit, dans le coffre, une poule attachée par les pattes, lui trancha le cou d’un seul trait de couteau, et laissa couler tout son sang dans la mer. Plévech fit un geste d’assentiment et se fit des marques sur la poitrine avec ce sang. Il était redevenu tout à fait sauvage, Plévech. Et il avait quatre mille ans de moins !

» Notre barque s’accrochait dans l’encoignure du chenal comme un moineau blotti entre un toit et une cheminée. Le cyclone passait heureusement par-dessus, tant elle était petite. Un plus grand navire, donnant plus de prise, eût été perdu. Ce n’était pas un vent qui allait droit devant lui, le souffle de cette tempête. L’air virait, virait, virait, comme s’il avait tourné au bout d’une fronde. L’eau virait sous lui, presque aussi vite, comme si elle avait été la pierre de cette fronde. Elle se creusait jusqu’au fond. Elle arrachait des coquilles, des coraux, des morceaux de ces arbres de pierre, que nous avions vus. Et tout à coup le vent se calma, l’air se fit horriblement, impossiblement immobile, tandis que les vagues roulaient toujours, formidables. Je dis : « Comme il fait clair ! » Nous étions au milieu d’un affreux puits noir, fait de nuages qui continuaient à tourbillonner, mais au-dessus de nous, le ciel était devenu pur, invraisemblablement pur ! On y voyait des étoiles que les yeux des hommes n’aperçoivent jamais : il paraît que c’est comme ça quand on est juste au centre du cyclone. Et ces étoiles tranquilles, ces étoiles qui se moquaient de nous, éclairaient l’eau furibonde. C’est à ce moment-là, juste à ce moment-là que j’entendis la voix de Rainebouze :

»  — Les matoutouas ! La grande lakane (la grande pirogue) des matoutouas de la mer !

» Puis il se coucha, la figure sur le plancher. Et je l’ai vue, la grande lakane des matoutouas ! Vous ne le croyez pas, vous, qu’il puisse sortir des navires du fond de l’eau, excepté des sous-marins ; moi, j’ai vu, cette nuit-là, un grand navire sortir du fond de la mer, et flotter ! Un grand navire démâté, sauf pour un tronçon à son arrière, qui était plus haut que le reste, et fait comme une maison : tout plein de coraux, doublé de pierre, consolidé de varechs tordus comme des lianes, cuirassé de grands coquillages et peuplé, oui, peuplé de grands crabes furieux d’être dérangés, de poissons plats qui bondissaient et retombaient dans la mer, d’horribles vers, longs comme mon bras, roses et blancs, qui se tordaient, et puis… et puis les matoutouas ! Par de grandes brèches ouvertes, ce trois mâts, naufragé depuis peut-être trois siècles et remonté par miracle, vomissait des torrents d’eau sale, se vidait, s’allégeait ; et voilà que nous vîmes, à travers ces torrents, un squelette, des chaînes aux tibias, dégringoler, rester suspendu un instant, et tomber dans la vague ; puis un autre, et un autre, et un autre : une cascade de squelettes et de vieilles ferrailles. Et quelquefois un des grands crabes se laissait couler à son tour. Le trois-mâts avançait lourdement vers le récif, cahotant comme un chariot trop lourd. A chaque lame qui le prenait sur son dos, l’eau qu’il renfermait, passant de l’avant à l’arrière, cognait contre ses murailles pourries, en faisait tomber de grands pans, avec d’autres squelettes et d’autres ferrailles ; et il avançait toujours, pourtant, cahin-caha, vers le récif, vers nous !

» Sa quille gratta le roc, s’élança de nouveau, frappa une dernière fois un grand coup, dont le récif retentit comme une cloche creuse et sonore, et s’affaissa si vite qu’il me fit penser à une personne qui tombe sur les genoux. L’avant s’éparpilla tout de suite en un tas d’horreurs que les lames se mirent à piler dans de l’écume. Le château d’arrière demeura debout plus longtemps, montrant vaguement, dans cette nuit lumineuse, des chambres ouvertes pareilles à ces plans qu’on publie quelquefois dans les journaux, et qui représentent des intérieurs d’appartements, au cinquième, avec les meubles et les gens qui les habitent. Les meubles ? De vieux canons que les coraux avaient encroûtés, une espèce de coffre long qui pouvait avoir été un lit, des choses en métal rongé, instruments de capitaine marin, sans doute. Les habitants ? un homme dont une poutre en tombant avait broyé les os ; et au milieu de tout ça ces grands vers dont j’ai parlé, qui remuaient, rampaient, rentraient dans l’eau noire en agitant la pointe de leur tête aveugle !

» Le temps que ça dura ? Je ne sais pas. Ce fut très court, peut-être. Après ce grand calme épouvantable, le vent avait repris. Le reste de ce bateau magique, — de ce bateau contre nature, doublé de pierre, naufragé et surnageant, chargé d’un équipage de morts enchaînés, feuillu de varechs, vivant et trépassé — s’en était allé par morceaux. Mais la mer nous apporta encore la figure sculptée à son avant, du temps qu’il était un bateau comme tous les bateaux, au lieu d’un abominable revenant. Je suppose que c’était une déesse païenne, ou une sainte. Mais on n’en voyait presque plus rien. La tempête ou la vieillesse lui avait enlevé le bas du corps, les tarets lui avaient mangé le crâne ; deux seins rongés, un creux à la place du cou, un grand nez demeuré par hasard, tandis que les yeux s’étaient effacés : c’est tout ce qu’on voyait : l’image d’une chouette, bien plus que d’une femme. Et c’est drôle et terrible, quand j’y pense, que le temps puisse faire même des statues ce qu’il fait des femmes : une chose qui fait peur.