— Le premier qui atteignit cette fenêtre fit ensuite un bon saut de huit mètres et retomba sur un sac plein. Il l’éventra d’un coup de couteau et trouva de la farine. Alors il fit un creux dans son burnous, et commença bien vite à le remplir de farine. Le second fit de même, et le troisième, et le quatrième, et des vingtaines ensuite. Et ça aussi, puisque vous ne le savez pas, je vous apprends que c’est la guerre. Sur le chemin de ronde des remparts, il y avait un tirailleur kabyle en sentinelle. Quand il vit des choses blanches qui moutonnaient dans le parc à moutons, il tira dessus pour l’acquit de sa conscience et par respect de la consigne. Là-dessus, les guerriers amateurs de farine, dans le magasin, tirèrent également des coups de fusil.

— Sur qui ? demandai-je.

— Sur rien. Sur la porte du magasin, sur leurs camarades, sur les sacs. C’est nerveux. Vous en auriez fait autant. L’intendant qui couchait près du magasin, s’éveilla en sursaut au bruit des coups de feu, songeant : « Voilà les gardes qui se battent. Encore une histoire de femmes ! » Il prit la clef pour aller voir. Il tournait à peine cette clef dans la serrure que cinq balles l’étendaient tout roide. C’est ainsi qu’il mourut, victime du souci qu’il avait du bon ordre et de la morale, et son dévouement lui fait le plus grand honneur. Mais une minute après il y avait plus de cent Arabes dans la cour, et la ville était comme prise.

» Représentez-vous que tout le monde dormait. Représentez-vous l’impossibilité d’y voir clair. Représentez-vous que le commandant était à l’autre bout du ksar, et que les tirailleurs algériens n’auraient pas bougé un doigt sans ordre — c’est leur manière — et s’apprêtaient mahométiquement à se laisser égorger. Mais les soixante joyeux sautèrent dans la cour, et Chavarot mit le feu à un toit de paille, pour voir ce qui se passait, et pour le plaisir de la destruction. Il ne faut pas penser à son patriotisme, ni à celui de ses copains, les cinquante-neuf escarpes, grinches et souteneurs qui l’accompagnaient, ni à leur « esprit militaire », ni à tout ce qu’on écrit de vertueux dans les papiers ; mais ils ne perdirent pas un instant la tête, et ne songèrent qu’à tuer, parce qu’on allait les tuer, qu’on les tuait déjà. Et ça, comme le reste, c’est la vérité de la guerre ! Ils s’aperçurent aussi que rien ne ressemble plus au couteau à virole avec cran d’arrêt dont ils avaient la longue habitude, qu’une baïonnette Lebel quand elle n’est pas au bout d’un fusil. Et ils y allèrent comme sur le pavé de la Goutte-d’Or. C’est à cette minute que Chavarot fut grand, qu’il fut le Bonaparte des apaches, enfin Chavarot-La-Victoire ! Vous avez entendu sa voix, tout à l’heure : elle remplissait le camp. Il cria :

»  — En joue, feu !

» Les copains se regardèrent. Ils avaient lâché le fusil pour le surin, par goût, par fureur instinctive, par raisonnement, car tirer dans cette cour de cent pieds carrés où on était les uns sur les autres, c’était se massacrer entre soi. Mais les Arabes avaient entendu le cri de Chavarot. Ils savaient la manœuvre qu’on doit faire devant une salve, la parade contre ce coup ; et tous ensemble, à quatre pattes derrière les sacs, ils se rasèrent.

»  — Allez, maintenant ! cria Chavarot.

» Les soixante qui venaient de comprendre, ne firent qu’un bond, et soixante Arabes furent poignardés, dans le dos, comme des civilisés, avant qu’un seul eût pu crier ou fuir. Les autres n’étaient plus assez. Voilà pourquoi, sans bouger, ils tendirent le cou. Il n’y a personne comme ces gens-là pour tendre le cou, quand ils se savent perdus.

» C’est comme ça que Chavarot-La-Victoire (treize mois de prison, condamné aux bataillons d’Afrique) a sauvé Aïn-Souf. Et il le sait. Trop ! »