— De phosphate ?
— Oui. Mais c’est une explication anticléricale et matérialiste. La vérité, c’est qu’ils avaient l’air de vieux marabouts philosophes, en train de se dire : « Demain ce sera notre tour. Et ces agités qui nous mènent y passeront aussi. Inchallah ! » Si jamais vous aviez marché huit jours à côté de ces bêtes de l’Apocalypse mâchant des tibias, vous n’écririez plus que des oraisons funèbres. Il y avait, dans le corps expéditionnaire, un tas de joyeux, escarpes ou grinches envoyés de France aux bataillons d’Afrique. Ils n’écrivaient pas des oraisons funèbres, à cause de leur grand mépris pour la littérature, mais ils faisaient les fortes têtes : et c’est vrai qu’avec nos trois colonnes de deux mille hommes chacune, on n’arrivait à rien, à rien qu’à marcher pour rien. Imaginez trois éléphants employés à la chasse aux rats, par suite d’une erreur de proportion dans les idées architecturales du ministère. La… la philosophie enseigne que pour chasser le rat, il faut des chiens ratiers. Nous n’en avions pas.
» Les joyeux montraient en route la plus coupable indiscipline. Par bonheur, quand on fut plus loin que Fort-Mac-Mahon, plus loin que Fort-Miribel, devant Aïn-Souf, une vieille petite forteresse arabe, au bord d’un lac salé aux trois quarts sec, les gens de ce ksar nous tirèrent quelques coups de fusil. Alors on descendit les canons du dos des chameaux, on braqua ces canons sur la porte du ksar, d’après les règles les plus modernes de la tactique ; les chameaux grognèrent, les canons tonnèrent, les ais de la porte tombèrent en miettes, les habitants de la forteresse en pâmoison. On rédigea un bulletin de victoire et on installa dans ce ksar, avec un commandant, tous ceux des goumiers arabes dont les chameaux étaient définitivement morts sans avoir été remplacés, une compagnie de tirailleurs algériens, et soixante des plus insupportables parmi ces joyeux désespérants, afin de s’en débarrasser. Chavarot en était. Après quoi les trois colonnes reprirent leur voyage de circumnavigation mélancolique à travers la mer de sable.
» Maintenant, je suppose que vous voyez Aïn-Souf ? Tous ces ksour de la région, c’est la même chose. Ils sont construits au bord d’une rivière qu’on ne voit pas, simplement parce qu’elle coule à trente mètres sous terre. Mais les Arabes — il paraît du reste que ce ne sont pas des Arabes, mais des Berbères — font des trous pour la chercher, et la suivent en creusant des tunnels qui ont parfois des quatre lieues de long : on dirait un métropolitain. Avec l’eau ils font pousser des dattiers, et à l’endroit où il y a le plus de dattiers, ils mettent leur ksar. Ou plutôt ce sont leurs arrière-grands-pères qui ont creusé les puits, construit les remparts et les maisons, il y a des siècles. Ceux de maintenant ne font plus rien qu’arroser leurs palmiers toute l’année et piller quand ils peuvent. Sur le désert, de loin, la forteresse a l’air toute petite et les palmiers ressemblent à de mauvais balais verts. De près, vu du dehors, c’est presque grand, c’est très sérieux, ça fait peur. Ça fait peur à cause des remparts de terre battue, très hauts, d’un roux noirci ; à cause des tours, encore plus hautes, pareilles aux vieux châteaux forts de France ; à cause d’un dôme pointu et tout hérissé de petits clochetons faits comme des épines, où se cache un curé musulman, aux trois quarts sorcier ; et dans l’intérieur ce n’est rien que des petites rues, si étroites entre les grands murs qu’on dirait des fossés.
» Derrière ces grands murs, ce sont des cours entourées de portiques aveugles qui servent de contreforts, des magasins et des maisons. Le commandant se logea dans la plus belle des maisons, les joyeux dans une cour, les tirailleurs kabyles dans une autre, où l’on mit le magasin aux farines, et les goumiers un peu partout. Le plus beau, c’est que lorsqu’on voulut refaire une porte au ksar, à la place de celle qu’on avait démolie à coups de canon, on ne trouva pas une planche : il n’y a pas de planches dans le pays, et quant aux palmiers, leur bois est mou comme une éponge. Il paraît que l’ancienne porte était venue du Maroc, dans la nuit des temps.
» Pendant qu’on s’arrangeait comme on pouvait dans Aïn-Souf, les colonnes continuaient leur circumnavigation. On leur envoya un convoi. Les vaillants guerriers du Tadémaït, que les colonnes n’avaient jamais pu voir, sautèrent sur le convoi, égorgèrent cinquante hommes, prirent les chameaux, les cartouches, les vivres et le reste, puis encouragés par cet exploit arrivèrent une belle nuit devant Aïn-Souf. Ils laissèrent leurs méharis sous les palmeraies, tournèrent en silence autour du ksar, traversèrent un parc à moutons, où il n’y avait plus de moutons, au pied des remparts, et se firent la courte échelle pour entrer dans la forteresse par une espèce de fenêtre si étroite qu’on n’y pouvait passer qu’un à un. »
Ici, j’interrompis Barnavaux :
— Mais, lui dis-je, puisque la porte était ouverte ?
— La porte ! répliqua Barnavaux scandalisé. Puisqu’ils croyaient qu’elle était fermée ! Alors, c’est comme ça que vous connaissez la guerre ? Il faudrait un grand général, un génie, pour voir les choses comme elles sont, à la guerre ! Un génie comme il n’y en a pas un tous les siècles. Napoléon ou… ou Bismarck voient qu’une porte est ouverte quand elle est ouverte. Mais les autres ! Ils se disent : « Elle doit être fermée. » Voilà. Ça vous explique pourquoi les guerriers du Tadémaït sont passés par la fenêtre au lieu d’entrer par la porte.
Ayant donné cette explication brève et lumineuse, Barnavaux poursuivit :