De l’autre côté du mur on n’entendit plus rien, et je demandai :

— Qu’est-ce qu’il a fait ?

— Lui ? dit Barnavaux. Oh ! rien : s’est soûlé, naturellement ; a jeté sa gamelle à la tête de l’homme de cuisine, sous prétexte que la soupe était froide. Drôle que la soupe soit toujours froide, dans les pays chauds. Puis a rossé les quatre hommes commandés pour le « servir ». Et tenu à l’œil : treize mois de prison pour coups et blessures, avec récidive. Très ami avec ces dames du boulevard Ornano : un apache, quoi.

Il ajouta, en réfléchissant :

— C’est égal, je ne serais pas fâché de savoir ce qu’il veut dire au général, La Victoire. C’est un garçon qui a de l’orgueil.


Le général n’arriva qu’à la tombée du soir, vers les cinq heures, et Barnavaux eut le temps de m’expliquer pourquoi Chavarot avait de l’orgueil.

— Voici, me dit-il. C’est quand on a fait la grande expédition du Tadémaït, il y a deux ans. Il paraît qu’il fallait la faire, l’expédition du Tadémaït. Et c’est mon avis : tant qu’il y aura dans le désert des gens qui attendent que vous vous promeniez tout seul, sans faire de mal à personne, pour vous ouvrir le ventre en croix, et vous mettre des saletés dedans, comme c’est leur usage, tous les autres circoncis, ceux du Maroc, ceux d’Algérie et de Tunisie, garderont l’idée qu’un beau jour eux aussi jouiront de la volupté de nous ouvrir le ventre en croix. On m’a dit qu’il y avait eu par-dessus le marché, pour faire l’expédition, des raisons diplomatiques, des raisons que les gens qui savent se racontent à Paris, en déjeunant. Mais ces gens qui savent ne sont que des artistes : ils ajoutent des beautés accessoires et décoratives au motif tout nu que je viens d’avoir l’honneur de vous exposer. Le général — le même qui va venir tout à l’heure — écrivit à Paris que c’était une très bonne idée, qu’il allait faire partir quatre cents hommes montés sur des méharis, huit cents goumiers arabes, faire occuper les puits, qui sont rares, et qu’en trois mois tous les gens du Tadémaït, crevant de soif, deviendraient doux comme des demoiselles. Alors les autres généraux l’ont mis en pénitence pour son indiscrétion.

— Barnavaux, lui dis-je, vous faites de la politique !

— Je ne fais pas de politique, répondit Barnavaux. C’était une chose toute naturelle qu’on le mît en pénitence, puisque ce n’est pas avec quatre cents hommes qu’on fait la grande guerre, et par conséquent qu’on gagne un avancement mérité. Si vous n’êtes pas aveuglé par une coupable jalousie, vous reconnaîtrez que les généraux de Paris avaient raison. On réunit donc une armée invincible, six mille hommes pleins d’ardeur, qui s’en allèrent dans le désert à pied, à cheval, à mulet, sur toutes sortes de bêtes excepté des chameaux. Il y avait pourtant derrière eux beaucoup plus de chameaux que de citoyens français, mais ils ne servaient qu’à porter des tentes, des petits canons, des conserves, des cartouches, et on les faisait marcher très lentement. L’armée se baladait en trois colonnes, à cause d’un plan magnifique tracé d’avance à Paris, et les chameaux étaient si nombreux qu’il n’y avait pas assez d’eau pour eux dans les puits. Alors ils mouraient avec une résignation de chameaux mahométans ; on demandait de l’argent pour en acheter d’autres, et les nouveaux chameaux arrivaient tout doux, tout doux, trotti-trotta, cahin-caha, balançant la tête, bavant, rognant, et flairant sur le sable les squelettes de leurs frères et amis, morts à la peine. En règle générale, ils leur levaient un tibia ou une vertèbre, et se la plantaient au coin de la bouche, exactement comme vous feriez d’une cigarette. Il paraît que c’est parce qu’ils ont besoin de… une chose de pharmacien.