— Pourquoi ? demandai-je étonné.

— Puisqu’il était Belge ! répondit Barnavaux avec simplicité. Vous n’auriez pas voulu qu’il criât : « Vive la France ! » C’est ce qu’on appelle l’esprit de corps. A la légion, on pense à la légion d’abord, parce que c’est un corps de gouapes épatantes, et à son pays ensuite, si on a le temps.

» Mais ce n’est pas ce que je voulais vous dire. Qu’est-ce que c’est qu’un soldat qui meurt ? Qu’est-ce que c’est qu’un soldat qui marche ? C’est son métier. Mais au moment où Delebecque ouvrait la porte, au moment où il gueulait de toute sa voix, au moment où on commençait à piller soigneusement la pagode à Bouddha, suivant l’usage, et même les maisons qui n’étaient pas à Bouddha, sans compter les inévitables histoires de femmes, j’entendis un autre cri, une espèce de grand hurlement sauvage, profond, venu du fond de la gorge, et qui sonnait dans deux poitrines comme sur des gongs. C’était les deux Japonais, les deux gosses, les deux grooms, les deux petits rigolos. Ah ! ils n’avaient plus l’air rigolo ! Ils s’étaient jetés par terre, et ils s’en fichaient de leur dolman, et de leur culotte, et de leur képi bahuté.

» Ils se roulaient dans la boue de la rizière, ils prenaient cette boue à pleines mains, ils la lançaient vers le ciel, ils disaient… je n’ai pas compris d’abord ce qu’ils disaient, mais plus tard ils ont répété la chose en anglais aux Anglais de la légion, parce qu’ils n’avaient pas honte de leur fureur. Au contraire ! Ils criaient contre leurs dieux à cause de la lâcheté des jaunes, ils se sentaient déshonorés. Dans l’amertume de leur rage, ils ajoutaient : « It will change, it will change ! » (Ça changera !) Alors j’ai compris le rêve qu’ils cachaient, ces petits hommes, et j’ai eu peur… C’est déjà changé, bien changé. Et je pense à ça quand je les vois, à ça et à tout ce qui arrivera. Car ce n’est pas fini, avec eux. »


Le train venait d’arriver place de la Bastille. Le Japonais sauta sur le quai ; nous suivîmes. J’admirai fort la coupe de ses vêtements européens, la retombée parfaite du pantalon sur le cou-de-pied, chose si rare. Ne riez pas : je sais combien il est difficile de s’assimiler ces petits détails de toilette quand on appartient à une civilisation différente. Ceux qui ont porté le fez des musulmans peuvent dire ce qu’il faut de temps pour apprendre à « choisir » une coiffure correcte, à le poser sur le crâne comme elle doit être posée. Mais ce Japonais était impeccable !… A la dernière marche de l’escalier, une belle fille l’attendait. Je vis à ses yeux qu’elle était toute à lui. Elle était blonde, avec sur ses joues ce duvet fin, velouté, savoureux, qu’ont les blondes très jeunes. Ce n’était pas une duchesse, elle sortait de l’atelier ; mais elle était désirable, ardente, et elle aimait de toute son âme cet étranger sec et dédaigneux, cet Oriental aux yeux bridés, ce jaune ! Et lui la regardait à peine. Il avait conservé ce principe du vieux Japon de ne pas s’attendrir sur les choses charnelles, de rester au-dessus de la faiblesse féminine. J’éprouvai un sentiment désagréable et violent, une sorte de jalousie élargie, impersonnelle, qui me pinça le cœur.

— Ça y est, dit Barnavaux tout blême, en crachant un bout de cigarette, ça y est. Elle a commencé, la conquête ! Ils nous prennent nos femmes.

Derrière le dos de la fille blonde, il cria :

— Djoro !

Et ce n’est pas un compliment pour les femmes, en japonais. Barnavaux avait ramassé le terme dans les bouges de Saïgon. Elle ne comprit pas, mais le Japonais plissa ses yeux minces, fit un geste, puis, se contenant, emmena la fille à travers la foule. Elle était toute à lui. Rien que le frémissement de son corps voluptueux avouait son amour.