Je dis un peu tristement :

— Il n’y a pas de quoi se fâcher, Barnavaux. Quand nous allons au Japon, nous aussi, nous trouvons de petites mousmés.

— Mais, répondit Barnavaux naïvement, ce n’est pas la même chose : nous autres, nous sommes des blancs !

LA JUSTICE

Mon cheval buta, écarta les deux jambes de devant sur la pente argileuse, et alors se mit à glisser comme s’il faisait du skating. Mais ce n’était pas pour s’amuser. Quand il eut rencontré une pierre, son arrière-train fléchit, les fers de ses quatre pieds sonnèrent les uns contre les autres, et il s’abattit tout doucement. Barnavaux, qui marchait en avant, tenant sagement sa monture par la bride — mais il a de si grandes jambes que je suis obligé de rester à cheval pour le suivre — m’aida vivement à me dégager. Puis il releva la bête encore tremblante, et me dit d’un air de blâme :

— Vous n’avez pas soutenu votre cheval. Vous ne regardiez pas devant vous ! Il faut regarder, dans ces chemins-là. A quoi pensez-vous ?

— A rien, répondis-je.

Il haussa les épaules, pénétré d’un juste dédain. Je ne pouvais pas lui avouer que je songeais à un passage de Ruskin. Il ne connaît pas cet auteur, et l’esthétique ne tient que peu de place dans ses méditations habituelles. Ruskin décrit quelque part une petite clairière qu’il vit dans le Jura, près du fort de Joux : des sapins noirs, un roc altier, abrupt, pathétique, un aigle solitaire dans le grand ciel muet. Et il ajoute : « Maintenant, si je n’avais pas su qu’il y avait des hommes, près de moi, si je n’avais pas su qu’à cent pieds de cette sauvagerie un laboureur poussait sa charrue, croyez-vous que j’eusse pu l’aimer ? Ce paysage m’eût épouvanté, je n’en aurais senti que l’horreur. » Ah ! comme il avait raison, le vieux vaticinateur anglo-saxon ! Nous suivions, sur un sentier où deux hommes n’auraient pu passer de front, le sommet d’une falaise à pic, haute de six cents mètres, au bord de laquelle coulait un torrent invisible et sonore. Une pluie fine, l’odieuse petite pluie qui tombe tout l’hiver dans le nord du Tonkin, nous glaçait jusqu’aux os. Quand elle s’arrêtait, par hasard, le brouillard déposait encore beaucoup plus d’eau sur les feuilles, la terre, les pauvres humains et les pauvres bêtes, que lorsqu’elle tombait bien franchement. Parfois, cependant, à de rares et courts intervalles, un brusque coup de vent déchirait la nue. Alors on apercevait des choses vagues, magnifiques, inquiétantes : de grosses stalactites suspendues au-dessus de nos têtes, comme pour prouver aux géologues que ces falaises à pic n’étaient jadis que les murailles d’une gigantesque grotte maintenant effondrée ; des espèces de lataniers qui poussaient à des hauteurs vertigineuses, isolés et sublimes, sur un tout petit balcon de rocher, comme un géranium à la fenêtre d’un cinquième étage parisien ; et des vautours aux grandes ailes, immobiles et noirs dans l’air fumeux. Mais je maudissais toutes ces choses ; elles m’écrasaient, elles me faisaient trembler. Les hommes qui vont, dans de bonnes voitures et sur de belles routes, s’amuser à s’émouvoir devant des glaciers, des chaos de rocs, des déserts, sont comme les petits enfants qui jouent à avoir peur : il ne faut pas que ça soit vrai.


Barnavaux, étonné de mon silence, crut m’avoir blessé. Il dit, pour changer la conversation :