— Nous ne sommes pourtant pas les premiers, à patauger sur ces sales chemins. Il a passé des hommes, par ici, toute une troupe et il n’y a pas longtemps… Des indigènes, on voit la trace de leurs pieds nus. Et des blancs, des militaires : il y a des marques de souliers d’ordonnance. Mais il y avait aussi un cavalier… l’officier, peut-être.
Barnavaux n’a rien d’un trappeur, la lecture des traces n’est pas sa spécialité. Mais qu’une troupe eût passé là, conduite par un cavalier, un garde du Bois de Boulogne s’en fût aperçu… Subitement, quand nous eûmes atteint l’autre versant de cette rude montagne, un des grands coups de vent dont j’ai parlé fendit encore le brouillard. Mon cheval s’arrêta, le poil tout hérissé, comme au bord d’un abîme.
Ce n’était pas un abîme, mais quelque chose d’extraordinaire, une œuvre de main d’homme, imprévue, grandiose, barbare : l’escalier de la route mandarine. Pour descendre dans la vallée, les ingénieurs des vieux conquérants chinois ne s’étaient pas souciés de calculer des pentes, d’arrondir des lacets. Pour quoi faire ? Ils ne daignaient même pas monter sur le bât d’une mule, même pas s’asseoir dans un chariot, les ministres, les fonctionnaires, les chefs de guerre du vieil Empire ! En palanquin, majestueusement, ils accompagnaient le troupeau de leurs hommes en armes, de leurs esclaves et de leurs portefaix. Alors, à quoi bon perdre du temps et du terrain ? En droite ligne, trois mille marches en pierre dure tombaient jusqu’à l’étendue plate de la vallée.
Il me semblait les voir, ces envahisseurs âpres, paresseux, patients tout à la fois : étendus sur les matelas de leur couche ambulante, leur bouche aux lèvres minces toute plissée de dédain, leur air de vieux pions orgueilleux, parvenus au gouvernement de provinces seulement parce qu’ils avaient une belle écriture, fouaillant de leur voix sèche les hérauts en tunique jaune, les soldats aux hallebardes sataniques, aux arcs peints en rouge ; et les habitants des villages, les pauvres serfs domptés se prosternaient, aplatis, la tête entre les genoux, tout le long de cet escalier formidable, qui dégringolait du ciel avec les vainqueurs.
Comme si ce cortège eût vraiment ressuscité, une assez longue file d’hommes achevait de s’écouler le long des gradins jusque dans la plaine. Barnavaux, avec sa vue perçante, dit :
— C’est un officier de l’arme — il voulait dire de l’infanterie coloniale — avec des miliciens et… et des coolies, je pense : les indigènes ont quelque chose sur le dos.
La caravane, qui nous avait aperçus, fit halte pour nous attendre. Nous avancions assez lentement, car j’avais été obligé de mettre pied à terre, et nos montures renâclaient devant les degrés glissants. Quand nous fûmes plus près, Barnavaux dit encore :
— Ce ne sont pas des coolies. Ce n’est pas un fardeau, qu’ils portent, c’est la cangue… Ce sont des prisonniers.
L’officier qui commandait le convoi vint à nous.
— Le capitaine Gillmann, dit-il, se présentant. Du cercle de Yen-Minh.