Je me nommai. Il me serra la main. Mes yeux cependant s’arrêtaient sur ses prisonniers. Supposez qu’un homme ait le cou pris entre les deux barreaux d’une échelle, si étroitement qu’il ne puisse plus l’en retirer : c’est la cangue. Elle est faite de bambous, fermée au cadenas, légère, mais impossible à enlever sans le secours de celui qui a la clef du cadenas. Pour garder un captif, la cangue vaut mieux que le boulet du forçat. Allez donc fuir, avec ce fardeau sur les épaules, qui s’accroche aux branchages, se bloque aux chambranles des portes ! Une bonne cangue vaut deux geôliers.

— Vous regardez ces pauvres diables, fit le capitaine Gillmann. Je les conduis au prochain poste, et on les mènera, d’étape en étape, jusqu’à Haïphong, à cent lieues d’ici, pour être jugés. Ah ! c’est un métier, ça, c’est un métier, pour un militaire : préfet de police, passe encore, mais garde-chiourme !

Il parlait beaucoup, avec de grands éclats de voix, à la manière des hommes qui ont traversé des périodes de silence assez longues pour souffrir de leur solitude, et trop courtes pour qu’ils aient pu perdre le goût de la parole. C’était un Alsacien de Wissembourg : front carré, menton pointu, cheveux noirs drus et durs comme les poils d’une crinière coupée en brosse ; yeux bruns ou verts selon la lumière ou le moment, pas très larges, mais qui regardaient partout ; enfin un torse bien creux au dedans, bien musclé par dehors, et si souple qu’on avait envie de le faire tomber de très haut pour voir à quelle hauteur il rebondirait.

Durant qu’il parlait, un milicien avait sondé le gué du torrent. Le torrent était fort, mais on pouvait se risquer. En effet, je passai sur mon cheval, sans mouiller autre chose que mes bottes, et Barnavaux fit de même. Les prisonniers traversèrent ensuite, encadrés par les miliciens, cramponnés les uns aux autres, de l’eau jusqu’aux aisselles et gênés par leur cangue. L’un deux trébucha, lâcha la file, perdit l’équilibre et l’eau le roula comme une solive, sans qu’il pût reprendre pied. Le courant l’entraînait, il était déjà loin. Gillmann fit la même moue mécontente que si un mulet mal bâté avait laissé tomber une charge.

— Quel sale métier ! répéta-t-il, quel sale métier !

Puis il se précipita vers l’aval au grand trot, poussa son cheval en travers du courant, repêcha l’homme à bout de bras, lui donna un de ses étriers pour se tenir, et revint toujours le même, c’est-à-dire pas fier, vif, bavard, et grognon.

— Pauvre bougre, dit-il. Comme il aurait mieux fait de se noyer pour de bon, tout de suite, au lieu d’aller claquer là-bas, à la Jugerie !

Les chefs de cercle ne peuvent condamner leurs administrés, depuis quelques années déjà, qu’à quelques jours de prison. La magistrature régulière évoque toutes les affaires de crimes ou de délits graves. Représentez-vous le mécontentement d’un seigneur du moyen âge auquel on n’aurait laissé que le droit de basse justice, en lui enlevant sa hart et son bourreau : vous vous rendrez compte du sentiment que les chefs de province nourrissent à l’égard des robes rouges ou noires ! Comme j’estime qu’ils sont dans leur tort, j’entrepris de faire partager cette conviction au capitaine Gillmann. Il me répondit brusquement :

— Vous ne comprenez pas ! Cet homme est un voleur : sous l’ancien système, il en aurait été quitte pour quelques coups de rotin. Tandis que là-bas, où ils ont la prétention d’être humanitaires, il va mourir, je vous dis. Tenez j’ai arrêté un jour un nommé Bang, un assassin. Eh bien, depuis que je sais ce qui lui est arrivé, je me demande si j’ai bien fait.

La triste caravane reprit sa marche. Nous la précédions d’une allure lente. Le capitaine Gillmann continua, mâchant le bout de sa pipe de bruyère.