— C’est quand je pense au pauvre Bang, qui avait tué un homme, que toute cette jugerie me porte sur les nerfs. Et pourtant c’est moi qui l’avais pincé. Je suis cause de son malheur.

» Ce Bang était un chef méo. Vous connaissez cette race : elle peuple tous les rochers, tous les pains de sucre, tous les pitons de ce pays extraordinaire du Dong-cuang, où il n’y a pas quatre endroits assez plats pour qu’on puisse s’y asseoir sans avoir peur de faire une glissade de trois cents pieds. C’est vrai qu’il y a aussi un plateau : mais on y gèle, et il est couvert d’un million de petites aiguilles de pierres, si solides que, lorsqu’on a tracé une route au travers, il a fallu faire sauter à la mine, une à une, celles qui se trouvaient sur le passage. Et pourtant vous avez vu : ce plateau, ces pitons, ces rochers, tout est cultivé en maïs. Ce sont les Méos, qui font ça. Dans les premiers temps, quand je traçais des chemins muletiers dans mon secteur, ils me faisaient rire toute la journée. Mes tirailleurs annamites et mes gens de corvée jetaient d’abord un cailloutis sur la piste, et sur le cailloutis, pour l’amalgamer, une couche de terre prise aux côtés de la route. Eh bien, les Méos, hommes, femmes et enfants, suivaient les travailleurs avec une hotte pleine de grains de maïs. Ils chipaient une poignée de terre comme des moineaux volent un épi, se sauvaient, grimpaient sur des rochers où un lézard n’aurait pas tenu : la poignée de terre, deux grains de maïs dans un creux, et ils recommençaient. Telle est leur façon de semer sur les cailloux, et d’en tirer un petit bénéfice. Le plus drôle, c’est que les filles méos ont un béguin particulier pour les garçons qui habitent les endroits les plus inaccessibles et les plus éloignés des rivières et des sources. C’est à elles, quand on les a mariées, d’aller chercher l’eau à trois ou quatre kilomètres ; et la montée étant toujours atrocement raide, ça leur fait trois heures pendant lesquelles leurs époux ne les rossent pas. Durant ce temps elles peuvent filer du chanvre pour se faire des jupons plissés et des cols marins à quatre galons blancs ; c’est là leur costume, qui est amusant à regarder. Je vous préviens aussi qu’elles aiment l’argent et ne sont pas farouches.

» Voilà les Méos. Ils sont avares et durs à la peine comme les Auvergnats, soiffards chacun comme six rengagés de la légion étrangère, vindicatifs comme des Corses, et assez paillards, comme tout le monde.

» Je vous dis tout ça pour vous expliquer l’affaire de Bang, qui était un chef, descendant même d’un ancien roi. Car ces Méos, il y a soixante ans, étaient un grand peuple. Leur roi était un rude bougre qui coupait les têtes par centaines, brûlait les villages, et s’était fait construire un château fort dont les murs avaient six mètres d’épaisseur. Ce sont les Chinois qui leur sont tombés dessus ensuite, et en ont fait des sauvages.

» Le frère de ce Bang avait tué un de ses amis qu’il avait trouvé en train de raconter des histoires à sa femme, au milieu d’un champ de maïs. Au fond, n’est-ce pas, c’était une affaire de famille dont personne n’aurait dû se mêler. Malheureusement c’était un crime ; par conséquent une affaire administrative, un rapport à écrire. Un sergent alla trouver Bang, et lui dit :

»  — Signe-moi donc un papier comme quoi c’est ton frère qui a tué A-Phin.

»  — Je ne signerai rien du tout, dit Bang. C’est contraire aux habitudes du pays. Tu ferais mieux de déjeuner avec moi.

» Ils déjeunèrent ensemble de bonne amitié, et Bang reconduisit le sergent, qui n’était accompagné que d’un interprète, jusqu’à mi-route du fort, près d’une case. Là le sergent dit tout à coup à Bang :

»  — C’est compris, tu ne veux rien signer ?

»  — Rien du tout ! répond le chef. Mille regrets de vous être désagréable.