»  — Prends ton turban, cria le sergent à son interprète, et amarre cet homme !

» Il n’avait pas plutôt parlé que des coups de fusil éclataient derrière tous les rochers. Quand on releva le corps du pauvre garçon, quelques heures plus tard, on compta trente-sept blessures. Bang s’était fait garder par tous ses amis, qui l’avaient suivi en rampant. Le coup fait, il rentra chez lui, mit sur le dos de sa femme ses outils, ses armes, ses cartouches, ses bassines de cuivre, les tablettes des ancêtres, le métier à tisser le chanvre : une cinquantaine de kilos en tout, c’est-à-dire rien pour l’échine d’une femme méo. Alors il déterra sa réserve de piastres, la noua dans un coin de son kéao, et fila sur la Chine, droit devant lui, comme un loup, à travers les précipices, tandis que nous, les maîtres du pays, chargés de le punir, nous attendions sur les sentiers.

» Mais vous comprenez bien que j’ai une police secrète : un brave bonhomme, assez malin, à qui je paye sa journée un quart de piastre, quand il travaille, plus la nourriture de son boy et de sa congaye. Il fait semblant d’être marchand de sel, et fraudeur. Il arriva que la grand’mère du ly-truong, le sous-préfet indigène, si vous voulez, mourut un beau matin d’une attaque de rhumatisme, et que son petit-fils saisit cette occasion de donner une grande fête : il obéissait aux convenances et au désir des habitants. Je n’ai jamais rien vu de plus drôle à la foire du trône : des manèges de chevaux de bois, de tournois de bonshommes habillés comme des chevaliers du temps de Gengis-Khan montés sur de vrais chevaux et armés de lances en bambou ; des pleureuses portant le cercueil, vêtues d’un grand voile en chanvre blanchi, des bandelettes de toile de chanvre tombant des oreilles, une perruque de chanvre écru sur la tête ; et sous le cercueil, en avant, en arrière, des hommes qui dansaient en faisant des grimaces de possédés, sans parler de la viande de cochon et de l’eau-de-vie à discrétion, aux frais du petit-fils si douloureusement affligé.

» Ma police secrète s’amusait pour son compte quand elle rencontra un ami qu’elle avait en Chine, et qui se trouvait là en villégiature.

»  — Ça va bien ? dit l’ami chinois. Qu’est-ce que tu fais ici ?

»  — Tu le vois, dit ma police, je suis marchand de sel.

»  — Et puis tu travailles pour l’administration, fait le Chinois, en clignant de l’œil. Qui cherches-tu pour le moment ? Bang ? Je sais où il est : en Chine, mais tout près de la frontière, à quatre lieues d’ici.

» C’est ainsi que ce pauvre diable d’assassin fut pincé. En un clin d’œil mes lascars avaient combiné leur coup. Le Chinois invita Bang à un grand dîner. C’est pour un Méo une politesse qu’il doit rendre à son hôte que de rouler sous la table, et Bang se conforma rigoureusement aux coutumes. Voilà pourquoi il repassa la frontière à la façon d’un simple duc d’Enghien, pieds et poings liés, mais sans même s’en apercevoir, car il ronflait comme une toupie. Il se réveilla entre les mains de mes hommes, qui étaient venus prendre livraison sur notre territoire. Alors il comprit, et cria d’une grande voix désespérée :

»  — Tuez-moi ! Tuez-moi tout de suite. Les Français vont m’envoyer dans le Delta !

» Et c’est vrai que, pour tous les Méos, les envoyer dans le Delta, c’est-à-dire à Hanoï ou à Haïphong, non pas même comme accusés, mais seulement comme témoins, c’est la mort, sans figure, et une mort à petit feu qui doit être affreusement douloureuse, à en juger par la peur qu’ils en ont. Ces gens-là ne peuvent vivre que sur les montagnes, dans le grand air et le froid. Ce n’est pas une plaisanterie. Ils ne peuvent même pas supporter, dans leur propre pays, le manque d’exercice. C’est comme si vous mettiez un chamois en cage.