» Bang implora aussi la veuve d’A-Phin, que son frère avait tué, pour qu’elle se vengeât sur lui en lui plantant un couteau dans la gorge. La veuve en avait bien envie, mais je fus obligé de lui refuser ce plaisir. Je savais bien que c’était la meilleure solution, mais elle n’était pas administrative. Bang devait être jugé à Haïphong : vingt-deux jours de route à faire.
» J’écrivis mon rapport qui suivit la voie hiérarchique. Pendant ce temps mon prisonnier attendait dans sa cellule. Je l’avais d’abord mis aux fers. Mais bientôt on me dit : « Le prisonnier décline. » Alors je le fis détacher. Ce n’était pas encore suffisant. Chaque matin on venait me dire : « Le prisonnier baisse. Il baisse toujours, le prisonnier ! » Alors je lui fis manger ceux des plats de ma table qu’il aimait, je lui fis donner du pain, qu’il considérait comme une sorte exquise de gâteau, des cigarettes, et surtout de l’eau-de-vie. Il me remerciait avec des yeux tendres, et en disant :
» — Pourquoi me soignes-tu comme ça, puisque je dois mourir ?
» Je le soignais comme ça à cause du télégraphe qui me répétait : « Surtout qu’il arrive vivant ! Il faut qu’on le juge. »
» Quand il fut à Haïphong, on mit soixante-deux jours à instruire son affaire. Il déclinait, déclinait toujours. Cette espèce de géant agile était devenu un horrible squelette. Il avait la fièvre, il ne mangeait plus. On décida de surélever le toit de sa case pour qu’il eût plus d’air, et le faire durer. La chaleur du climat l’abrutissait. Et puis, l’instruction était très drôle. On lui posait des questions que traduisait un interprète annamite, et lui, il répondait en méo, pour la bonne raison qu’il ne savait que le méo ; et le méo est une langue qu’aucun étranger ne connaît au monde, ni ne connaîtra peut-être jamais, parce qu’on la sifflote au lieu de la parler. On avait donné à Bang un lit de bambous. Il se cachait toute la journée dessous, à la manière des chiens effrayés.
» A la fin on le conduisit devant la Cour pour être jugé, et la comédie des interrogatoires recommença. On lui fit poser des questions en annamite. Bang ouvrit la bouche, et probablement expliqua, dans son absurde patois, qu’il ne comprenait pas. L’interprète expliqua à son tour qu’il ne comprenait pas l’accusé. Des philologues distingués expliquèrent ensuite que personne ne pourrait jamais comprendre l’accusé. Alors la Cour, suffisamment éclairée, décida que les questions seraient posées tout de même, conformément à la loi ! Et on les posa. Et durant tout ce temps Bang remuait les mains d’une façon bizarre, parce qu’il agonisait.
» On parvint à le faire lever pour écouter debout le jugement qui le condamnait à mort. Il n’en fut point troublé pour deux raisons : la première, c’est qu’il ne pouvait pas saisir un mot de cette lecture ; la seconde, c’est qu’il n’était pas en état d’entendre même son propre langage. Il glissa tout doucement sur son banc et mourut là.
» Je suppose que ce fut tout de même une grande consolation pour la Cour que d’avoir pu mener Bang jusqu’à sa condamnation, bien que des circonstances indépendantes de la volonté humaine aient empêché de l’exécuter. Mais je regrette, moi, ah ! je regrette amèrement d’avoir défendu à la veuve d’A-Phin de lui planter son couteau dans la pomme d’Adam ! Vous ne trouvez pas qu’on devrait inventer un moyen de faire juger et exécuter les assassins indigènes suivant leurs lois, et chez eux ?
— C’est bien possible, fis-je en rêvant. Seulement, alors, on leur enfoncerait des bouts de bois sous les ongles, on les empalerait, et on les couperait en morceaux, ce qui répugne à nos mœurs.
— Ce serait pourtant beaucoup moins cruel, dit sérieusement le capitaine Gillmann.