— Il y a autre chose, dit Barnavaux d’un air pensif. Je crois que, quand on fait juger ces gens-là par des juges venus d’Europe, ils ne comprennent pas du tout pourquoi on les condamne, pourquoi on les acquitte, comment se fait le travail, quoi ! Je me rappelle qu’une fois, à Madagascar, j’ai vu passer en cour d’assises un ombiasy, un sorcier, qui avait tué un Européen. C’était une infâme crapule, et je trouve tout naturel qu’on lui ait mis, deux jours plus tard, douze balles dans le corps. Mais je vous jure qu’il n’a pas compris une seule des cérémonies du Tribunal.

» On lui avait donné un avocat qui parla en sa faveur, après le réquisitoire du procureur général. C’était un avocat très éloquent. Il faisait de beaux gestes, il prenait à témoin les juges, l’accusé même, avec de grands éclats de voix. La Cour se retira, et revint cinq minutes après avec son verdict : la mort. On traduisit la sentence à ce nègre, et il n’eut pas l’air étonné du tout. Seulement, se tournant vers le soldat malgache qui le gardait, il demanda :

»  — Pourquoi ont-ils fait parler deux hommes contre moi ? Un seul suffisait.

» Il croyait que l’avocat avait aussi réclamé qu’on le fît mourir. C’était comme ça qu’il avait compris ses gestes et son discours.

— Mais, dis-je, l’essentiel est que l’avocat l’ait bien défendu !

— Non, répliqua Barnavaux simplement. L’essentiel aurait été qu’il fût mort croyant à notre justice, et non à de la vengeance. Mais tenez, c’est dans tous les détails qu’il y a malentendu. Avant de partir avec vous pour le nord du Tonkin, j’ai assisté à une audience du tribunal correctionnel de Hanoï. On m’avait dit qu’à l’époque du Thêt, qui est le nouvel an des Annamites, les juges exercent leur compétence sur toutes sortes de délits indigènes, et qu’il y a moyen de s’instruire. Car, au moment du Thêt, l’Annamite déroberait, pour faire la fête, même les fleurs dont il vient d’orner l’autel des ancêtres, si par chance il rencontrait quelqu’un d’assez bête pour les acheter. Je me disais : « Ça va être curieux. »

» Mais j’avais compté sans beaucoup de choses. Surtout j’avais oublié l’interprète. La justice n’entend, ne lit, n’écrit et ne parle que le français. Et l’Annamite ne comprenant pas le français, il faut qu’il y ait un interprète entre lui et son juge. J’avoue que j’étais tout prêt à me confondre en admiration devant la science de l’agent assermenté qui opérait en ma présence. Le président du tribunal lui disait :

»  — Demandez à l’inculpé pourquoi, ayant trouvé trente-cinq montres chez le plaignant, qui est bijoutier, il n’en a volé que trente-quatre ?

» Alors l’interprète traduisait la question, et l’inculpé répondait de la façon la plus musicale et probablement la plus éloquente. La plus musicale, parce que l’annamite est une langue à intonations. Si vous dites a en ut majeur, ça signifie blanc ; si vous le répétez en ut mineur, ça veut dire noir ; et si vous le chantez en si, en fa ou en sol, ça vous annonce l’éternité, le facteur, ou un beau jeune homme blond. J’ai ajouté : probablement la plus éloquente, parce que l’indigène accusé du vol avait parlé fort longuement. Je n’entendis rien, que cette traduction aussi brève que surprenante :