— J’ai le sens commun, moi, répondit Barnavaux têtu. Mais quant aux juges, aux députés, aux journaux, et à tous les types de France… Est-ce que vous croyez que ce qu’on met, comme idées du juste et de l’injuste dans la tête des indigènes, vaut ce qu’on supprime ? Et ceux qu’on envoie, j’en ai connu…

— Hélas, dis-je, moi aussi !

L’AVENTURE DE SARA

Samba Taraoré, ex-tirailleur sénégalais, et, pour l’instant, « garde-police » de la ville de Boké, capitale de la Côte des Graines, colonie française, avait coutume de dormir, chaque nuit, sur le sable doux de la plage, au-dessous de la promenade du gouverneur. Il s’éveilla, le jour où se passèrent les événements que je vais dire, un peu plus tôt que d’habitude, avec le sentiment vague de quelque chose qui n’allait pas. Le soleil n’était même pas levé. Sa main droite que Samba avait mise sur ses yeux, durant son sommeil, pour les protéger contre les poisons que verse la lune, retomba sur le gravier mou. Alors s’éleva un bruit singulier et farouche, et ce fut comme si le sol vert pâle, tout autour du grand nègre, devenait vivant et prenait la fuite : les crabes, les milliers de crabes nocturnes de la côte ouest-africaine, venaient de reculer subitement, apeurés par ce geste unique. Ils grouillaient, innombrables, hideux, rapides et pourtant maladroits, faisant entendre une espèce de sifflement furieux et confus. Pourtant, ce n’était pas à cause des crabes que « ça n’allait pas ». Samba Taraoré connaissait bien ces bêtes immondes, il n’en avait pas peur. Mais du côté des jardins de « missieu directeur-la-douane » quelqu’un pleurait, quelqu’un de tout petit, tout faible — ça se comprenait à la voix, si menue, si grêle — quelqu’un pleurait parce qu’il avait mal.

Alors Samba, se rappelant qu’il avait pour devoir d’assurer l’ordre parmi les habitants de Boké, se leva pour aller voir.

Tout près de la grande case des douanes, accroupie au pied d’un manguier, une négrillonne gémissait. Elle n’avait pas dix ans. Sur ses deux seins nus, à peine formés, pareils aux pointes des poires sauvages, ses longs sanglots soulevaient des ondes légères, et plus haut que sa tête penchée, les vertèbres de son dos tremblaient sur sa peau noire comme une chaînette de fer sur une poulie.

— Y a pas bon ? fit Taraoré.

Elle dressa la tête, et il la reconnut. C’était Sara, la petite mousso que l’orphelinat anglais de Freetown avait cédée à madame Auguet, la directrice des douanes. Elle dit, d’un air d’épouvante :

— Non y a pas bon, pas bon, gagné mourir !