— Laisse-moi avec elle, veux-tu ?

Elle murmura encore :

— Les hommes lui font peur, maintenant.

Quand il se fut éloigné, elle fit ce qu’elle savait qu’il fallait faire, parce qu’elle était femme, et bonne, et maternelle. Elle prit l’enfant sur ses genoux, et Sara, redevenue une petite sauvage, la saisit bientôt des deux mains, l’enlaçant par le cou, le menton sur l’épaule de madame Auguet, les jambes cramponnées aux hanches de celle en qui maintenant elle se sentait sûre d’avoir une protectrice : car c’est ainsi que les mères, sur les bords de la Fatalla, où elle était née, portent leurs petits. Puis elle se laissa vêtir d’une belle étoffe qui ressemblait à une forêt : de belles fleurs jaunes et rouges sur un fond vert comme la brousse à la saison des pluies. Et quand Sara enfin consentit à croquer des morceaux de sucre, madame Auguet vit bien qu’elle n’avait plus peur. Alors elle lui demanda doucement :

— L’homme, l’homme de cette nuit, tu le connais ?

— Moi y en a connaisse, dit Sara, et toi aussi, y en a connaisse.

— Je le connais ? fit madame Auguet presque épouvantée.

— Oui, dit encore Sara, d’un signe. Y en a lui commandant, et manger ici.

Pour les noirs, tous les blancs qui ont un grade ou une fonction officielle sont des commandants. Madame Auguet eut un soupçon atroce : son mari, alors, son mari ? Hélas, tout peut arriver !

— Dis-moi qui c’est, dis-moi qui c’est ?