J’entreprendrai maintenant d’écrire comment Marie-faite-en-Fer aima, et comment elle mourut. Et je ne veux pas affirmer par là qu’elle mourut d’amour. Il est très vrai qu’on meurt quelquefois d’amour, autre part que dans les livres, mais je n’entends rien dire dont je ne sois tout à fait sûr, et si la grande passion pour le major Roger, que Marie-faite-en-Fer entretint silencieusement dans son cœur, fut pour quelque chose dans sa fin, elle ne l’a jamais avoué à personne, c’est un secret qu’elle a emporté. Il faut toujours qu’une femme garde une pudeur. Marie ne pouvait avoir celle de son corps, sa profession le lui défendait. Elle eut celle de ce grand sentiment pur dont son âme était toute pleine.

Ça lui vint d’abord parce que c’était par lui qu’elle avait eu de la gloire. Elle ne pouvait oublier le jour où le général l’avait saluée devant le drapeau et embrassée comme une dame, le jour où les soldats lui avaient apporté des fleurs, les jours plus longs et plus chers de l’épidémie, où elle avait eu autre chose à faire que son monotone et triste métier d’amour. Et c’était le major qui l’avait prise à son bras en disant devant tout le monde : « Notre sœur de charité ! » C’était avec lui qu’elle avait travaillé et risqué sa vie, quand les hommes mouraient. Intérieurement, elle lui dévoua son cœur, institua pour lui un culte de vénération timide et taciturne.

Tout ce qu’elle osa jamais lui demander, ce fut sa photographie, et celle d’une petite fille qu’il avait en France, car il était marié. Il avait cédé à son désir par condescendance, en lui faisant promettre seulement de ne pas montrer ces portraits. Marie avait tenu parole, mais ces images, elle les considérait longuement quand elle était seule, comme des choses extraordinaires, d’une valeur inestimable. L’idée que le major avait un enfant lui faisait du bien et du mal à la fois. Il lui arrivait d’y penser toute une longue nuit, avec des rêves impossibles. Mais son esprit raisonnable ne formait que des raisonnements droits ; elle se reprocha d’avoir des idées au-dessus de sa situation.

Seulement, les négrillons s’aperçurent bientôt qu’ils pouvaient tout obtenir d’elle. Les petites filles lui apportaient leurs poupées, dont quelques-unes avaient des colliers de perles en verre, en véritable verre, bijoux sans prix, et des coiffures comme les vraies dames noires du pays, c’est-à-dire une laine longue, tordue en queue de canard, et tombant sur le dos. Elles passaient des journées entières, devant sa case, jouant avec leurs képé-soukous : deux cosses de coloquinte avec des pierres dedans, qui font grelot. Elles se couvraient mutuellement de poussière pour se rendre « pareilles les blancs » et Marie les débarbouillait, après leur avoir donné du sucre. Leurs parents finirent par la considérer comme une espèce de bonne sorcière, très puissante. Les honneurs rendus à Marie-faite-en-Fer après l’épidémie ne leur avaient pas échappé. Ils en conclurent qu’elle avait fait fuir le mal par des enchantements merveilleux. Quelquefois, elle entrait chez les négresses en peine d’enfantement. Elle ne les assistait point, mais demeurait pensive tandis qu’elles criaient longuement, accroupies sur des bottes de paille ; et la croyance s’enracina que sa présence avait quelque chose de salutaire, qui protégeait contre les mauvais esprits.

Le temps coula. Marie-faite-en-Fer s’aperçut, avec une sorte d’étonnement, que sa belle force de femme saine, dont elle avait été si orgueilleuse, l’abandonnait. Parfois, des rougeurs subites montaient à ses joues, il lui semblait s’évanouir. Autour de ses tempes, de ses oreilles, de ses yeux, sa peau prit des teintes de cire. Elle connut d’autres misères secrètes, dont elle fut humiliée, et la fièvre la visita tous les jours.

Les médecins appellent ça de l’anémie tropicale. C’est un nom savant qui ne signifie pas grand’chose, excepté l’envie de mourir ; et on finit par mourir, en effet, dans une grande langueur, sans rien regretter, comme on s’endort ; on finit par ne plus avoir peur de mourir, parce que c’est bien plus facile, bien plus commode, bien meilleur que de bouger. On a beau être jeune, on pense comme quelqu’un de tranquillement mélancolique et très vieux, et on s’en va, tout doucement. Voilà ce que c’est que l’anémie tropicale ; Marie-faite-en-Fer s’en allait.

Elle s’en allait, n’ayant plus joui dans son âme d’une seule minute de paix depuis son grand bonheur. Les choses autour d’elle avaient changé, elle ne les reconnaissait plus. La ville avait grandi. Il y avait maintenant des maisons presque riches, avec des perrons et des vérandas, et les militaires, insensiblement, faisaient place à des civils, ce qui l’emplissait de stupeur, des civils venus avec leurs femmes, qui détournaient les yeux sur son passage. Il y avait un palais du gouvernement, une église en briques, dont le curé était le père Félix, ancien sous-officier de zouaves, et on avait construit l’hôpital. On l’avait invitée pour l’inauguration : on lui avait montré le lit qu’elle avait fondé, on avait rappelé son nom devant elle, dans un discours, mais avec des délicates réserves, et sans insister : puisque la ville avait changé, puisqu’il y avait des femmes honnêtes, maintenant ! Voilà qui était bien égal à Marie-faite-en-Fer, les femmes honnêtes ; mais ce qui lui perça le cœur, ce fut de voir au pied des lits, au pied de son lit, qui portait son nom, de vraies Sœurs de charité. Elle n’avait pas pensé à ça : son rôle héroïque était bien fini ; elle ne serait plus que Marie-faite-en-Fer, une fille. Elle ne se faisait pas ces réflexions d’une façon aussi précise, mais son âme s’agitait dans une confusion inexprimable, tandis que son corps, devenu débile, éprouvait d’infinis dégoûts.


Elle eut pourtant la grâce d’expirer sans beaucoup souffrir, le jour où s’achevait le jeûne du ramadan, à la tombée du soir, ce soir qu’attendaient avec impatience les indigènes convertis à l’islam. Le soleil enfin croula sous terre, laissant sur l’horizon occidental une ardente irradiation, tel un obus qui vient d’éclater. Et, comme cette lueur vibrait encore, apparut à l’ouest le premier croissant de la lune. Sur un ciel légèrement teinté de bleu, ce ne fut qu’une blancheur à peine visible, presque un rien, quelque chose comme un coup d’ongle sur une table de marbre. Alors, de tous les murs en terre de la ville noire, de toutes les rues, monta un grand cri exalté, l’acclamation qui saluait le retour de l’astre, le début d’une fête nocturne. Des demeures grises sortirent, parées pour la danse, prêtresses des rites voluptueux de cette nuit, des femmes indigènes, sœurs en infamie de Marie-faite-en-Fer. Elles s’assemblèrent par troupes ; sur leurs chevilles minces on entendit sonner leurs anneaux de cuivre. Marie eut une espèce de dernier sourire en songeant qu’elle, du moins, n’avait plus qu’à se reposer, se reposer pour toujours ; et elle expira paisiblement quelques heures après.

Elle n’avait pas voulu recevoir le curé de Port-Ferry. L’arrivée des Sœurs de charité l’avait rendue anticléricale. Elle était obscurément jalouse de ces rivales triomphantes, de la bonne Vierge venue avec elles, et sa colère parfois s’était exhalée en termes qu’il vaut mieux ne pas répéter. Ce n’était ni une femme honnête, ni une belle dame de salon : songez alors à ce qu’elle put inventer ! Mais l’ancien sous-officier de zouaves, qui n’avait renoncé à la discipline militaire que pour devenir sergent dans les milices divines, avait gardé trop de souvenirs de sa vie passée pour lui en tenir rigueur. Il voulut que le corps purifié par la mort de Marie-faite-en-Fer franchît enfin les portes de l’église, et tous ceux qui l’avaient connue — et vous savez de quelle manière ils l’avaient connue ! — la conduisirent jusqu’à son dernier lit, chaste et terrible. Barnavaux disait : « Notre petite mère ! notre petite mère ! » Il n’avait pas oublié pourtant qu’elle avait été pour lui encore autre chose : au fond, les hommes n’oublient jamais ça, et il ne faut pas insister sur certains des souvenirs qui l’attendrissaient. Oui, oui, c’étaient les suprêmes survivants parmi sa clientèle qui accompagnaient Marie, et le père Félix ne craignit pas de le rappeler ! Il dit qu’elle avait eu toutes les vertus, sauf une, que l’égoïsme et la sensualité des hommes ne lui avaient pas permis de cultiver, mais que, puisqu’il était le seul qui n’eût pas eu, jusqu’à présent, affaire à elle, il avait sans doute des chances de recommander utilement son âme douloureuse à la miséricorde divine.