C’est de la sorte que parla le père Félix, et il n’était peut-être pas très éloquent ; mais je vous rapporte ses paroles sans en rien changer, ne voulant altérer par nul mensonge une histoire si simple, où je rougirais de mettre de l’art, et des mots qui ne seraient pas tous vrais.
Il y a pourtant une chose encore qu’il faut que j’ajoute pour que la vérité entière soit connue, bien que je ne sache guère comment m’exprimer avec décence. Les noirs, dans leur âme obscure qui voyait des merveilles et des charmes dans tous les êtres et toutes les apparences, ne purent renoncer au culte qu’ils avaient voué, vivante, à la bonne sorcière. Voilà pourquoi ils lui élevèrent une tombe, à leur manière, une tombe en boue durcie, avec de petits clochetons peints à la chaux. Et, pour qu’on sût bien que c’était Marie-faite-en-Fer, et non une autre, dont l’esprit reposait là, et continuerait sans doute à faire des miracles, ils placèrent parmi ces clochetons sa statue, taillée dans un bois incorruptible. Ce ne sont pas de grands artistes ; ils ne se flattaient pas de rendre son image ressemblante. Mais ils s’y prirent de telle sorte qu’on pût voir, sur l’image de cette femme nue, que c’était une femme, et que nul ne pût s’y tromper.
C’est ainsi que fut perpétuée, par leurs mains involontairement obscènes et très pieuses, la mémoire de Marie-faite-en-Fer, avec son corps offert à tous, et son grand cœur.
L’ILE AUX LÉPREUX
— … Les hommes non punis pour descendre à terre !
Le clairon sonna encore une fois sur le pont de l’Iraouaddy, les sous-officiers répétèrent la phrase, et une trentaine de troupiers d’infanterie coloniale défilèrent devant eux, rectifiant la position, corrects, immaculés sous le dolman blanc à boutons de cuivre et le casque blanc incrusté d’une ancre, insigne de leur arme. En face de nous, toute noire sous le soleil qui se levait derrière elle, c’était l’île de Zanzibar, escale des paquebots français qui vont à Tamatave. Le vent frais du matin, soufflant de l’est, arrivait au navire tout chargé des senteurs de la terre : mille odeurs mêlées qu’on distinguait vaguement : celle de la marée baissante qui laisse à découvert des coquillages brisés, des poissons morts, des huîtres, sur les palétuviers, qui s’ouvrent et respirent ; celle des grands orangers, des pamplemoussiers, des citronniers, amère et sensuelle ; celle des poivriers encore, qui brûle les narines, sèche la gorge, monte à la tête — odeurs nauséabondes, odeurs délicieuses, et qui toutes ensemble font bondir le cœur, parce qu’elles annoncent l’élément de l’homme, la terre inébranlable et nourricière, où il y a des maisons, des arbres et des femmes.
Et, comme j’allais moi-même descendre dans un des canots du bord, je cherchai Barnavaux des yeux : mon ami Barnavaux, trois fois sergent, cassé deux fois pour indiscipline, une fois pour indignité : Barnavaux qui a tant vu le monde qu’il ne le regarde plus, et si sage qu’il dort quand il n’a pas absolument besoin d’agir — à moins qu’il ne boive ! Barnavaux qui sait tout, Barnavaux qui a tous mes vices, mais qui ne les cache pas ; Barnavaux qui ne sera jamais rien qu’un soldat, et que j’aime plus que je n’aimerai jamais personne, parce que tout ce qui se sent, se voit et se touche, tout ce qui arrive et tout ce qu’on rêve, il peut le dire comme vous ne le direz jamais, avec des mots qui sont à lui. Vous ne l’apercevrez dans ces pages que comme je l’aperçus moi-même : par instant, au milieu de paysages divers, au cours d’une action brève, parfois pour un seul geste. Barnavaux n’a pas d’histoire, parce qu’un soldat n’en a pas. Un soldat n’a que des histoires. Il est né un jour, il mourra un jour, voilà tout. Les choses qu’il accomplit sont sans lien pour lui, elles n’ont d’unité que dans l’unité de l’œuvre dont il est l’outil inconscient. Avez-vous jamais vu un grand oiseau, un aigle, un balbuzard, s’enlever tout à coup sur la face d’un lac, planer et disparaître ? Il n’est demeuré qu’un instant sous vos yeux : pourtant toutes les fois que la mémoire évoque ces eaux plates, ces monts immobiles, ces rochers, ces broussailles, elle évoque cet oiseau avec eux. Ainsi pour Barnavaux : et pensez aussi au « témoin » que les peintres placent au pied du monument qu’ils peignent. Il est tout petit, mais il en donne la mesure, il n’est rien, et rien n’est sans lui.
Il s’était assis sur un tas de cordes, au bout du gaillard d’avant, un pied nu, l’autre chaussé d’une vieille espadrille, et sa veste de treillis, ouverte sur la poitrine, montrait sa peau brune. Il avait un casque, bien entendu, à cause du soleil : mais son casque « numéro deux », monument triste et dégradé sur lequel ses doigts avaient laissé des traces, car il n’avait même pas pris soin de le passer à la craie.
— Barnavaux, lui dis-je, vous êtes puni ?