Il me regarda d’un air mélancolique, en répondant :
— Non, je ne suis pas puni. Seulement, je ne veux pas, je ne veux pas aller à Zanzibar, voilà !
On apercevait la rade, les môles de bois et de fer, le grand palais du sultan, que les Anglais ont brûlé depuis, pour apprendre à ce souverain que les devoirs d’un prince protégé sont de ne pas s’occuper des soins du gouvernement. A droite commençaient presque tout de suite les jardins. Jusqu’à la mer aux lames courtes, déferlaient leurs verdures croulées ; et plus loin c’était la campagne, avec des baobabs aux troncs faits comme des betteraves géantes, dans lesquelles un enfant aurait planté des branches pour s’amuser : le baobab, un arbre nègre ! gros, bête, ventru comme un nègre riche ! Les sons assourdis d’un piano mécanique, dont sur le quai on tournait la manivelle, venaient jusqu’à nous ; ils étaient héroïques, sentimentaux ou voluptueux, tout ça pour deux sous ; ils annonçaient les bars, les femmes, les grandes joies sauvages et naïves des mâles longtemps prisonniers dans les murailles de tôle des navires, et rendus pour quelques heures à la liberté.
Je répétai :
— Barnavaux, ce n’est pas possible, vous descendez, n’est-ce pas ?
— Non, répondit-il encore. Je connais. Merci !
Et il poursuivit :
— Oui, n’est-ce pas ? On boit, et il y a les petites filles noires, les Valaques, les Japonaises, les Hindoues ? J’ai trop vu ça, dans le temps, et ça n’a pas bien fini.
Des souvenirs le troublaient. Pour la première fois de sa vie, je m’aperçus qu’il avait horreur de les voir revivre, et d’en parler.
— Barnavaux, lui dis-je, moi non plus, alors, je n’irai pas à terre, mais racontez-moi ?…