Madame Edmée le remercia, d’une caresse heureuse qui effleura sa nuque aux cheveux tondus ras. Elle ne rentrait en scène que pour la fin, et s’assit sur une chaise, se faisant bien petite aux côtés du soldat qu’elle aimait. Barnavaux ayant posé sa cigarette près de lui, elle s’en empara passionnément, pour la finir.
— Tiens, dit Barnavaux, c’est le tour de tes deux gosses, maintenant.
Le rideau, qui s’était baissé pendant que le Japonais valsait sur une seule main, venait de se relever. Deux enfants se faisaient vis-à-vis devant la rampe ; un petit garçon de douze ans, vêtu en incroyable, la petite fille plus jeune encore, dans le costume de madame Angot : le prince Paul et la princesse Armide, disait le programme. Et c’était une chose délicieuse, amère et pitoyable à la fois. Ils n’étaient pas fardés, eux ! Ils étaient si frais, si tendres, si jolis, ils avaient des yeux si rieurs et candides, au fond, bien que déjà creusés par les longues veilles, les misères du métier, et tout ce qu’ils avaient vu, et tout ce qu’ils savaient ! Et ils chantaient des obscénités d’une petite voix nette, cette voix déchirante d’argent fêlé qu’ont les enfants qu’on fait chanter trop tôt.
C’est ton chou, Lise, ton chou,
Ton chou qu’il m’faut pour mes deux sous…
Voilà ce que disait le prince Paul, et on lui avait appris des gestes pour souligner la sottise et l’ignominie des paroles. Et il vaut mieux ne pas dire ce que la princesse Armide répondait. Il y a des lois, en France, pour empêcher que les enfants se fatiguent et se salissent dans les théâtres. Aux colonies, on les applique ou on ne les applique pas. On a autre chose à faire que de s’occuper de baladins presque toujours étrangers, qu’on ne reverra jamais, qui amusent — et il y a si peu, si peu d’occasions de s’amuser, tant de maux plus graves, tant de vices qu’on ne corrige pas… Le prince Paul et la princesse Armide étaient de trop petits personnages pour qu’on s’inquiétât d’eux.
— Ça me dégoûte ! cria Barnavaux. On devrait les coucher, ces gosses. A quelle heure, qu’on les couche ?
Madame Edmée ne comprit pas. Elle aimait bien ces deux petits, mais il fallait vivre. Ils faisaient le métier qu’elle avait toujours fait. Elle ne savait pas mieux.
— J’ m’en vais, répéta Barnavaux. Si c’est pour voir des gosses qui disent des choses qu’ils ne devraient pas savoir, j’aime mieux aller à Cholon. Au moins, à Cholon, c’est des gosses chinois : alors, c’est naturel, c’est permis. Mais des enfants de blanc, nom de Dieu !
— Barna, dit madame Edmée, ne t’en va pas !