Il enjamba le rebord de la barque, et disparut dans la nuit.
LES PIGEONS
— Tu viendras ?… Je t’en prie, tu viendras ? Toute la nuit déjà, hier, je t’ai attendu.
Barnavaux mit une piécette dans la soucoupe que madame Edmée lui tendait en parlant, et fit signe, les mains contre les oreilles, que la musique de l’orchestre l’empêchait d’entendre. Mais il mentait. Décolletée très bas dans un corsage de soie gris perle, cuirassé de paillettes d’acier qui dissimulaient l’usure de l’étoffe, madame Edmée le regardait d’un air d’adoration triste, d’insistance canine, de désir et de jalousie. Elle ne cachait pas plus son amour douloureux que sa peau meurtrie. Un réseau très fin de petites rides, à l’endroit où le cou rejoignait l’épaule, montrait qu’elle avait commencé de vieillir. Mais sous le fard et la poudre, avec ses yeux bruns, mouillés et tendres, elle était encore bien belle. Les camarades de Barnavaux, venus avec lui dans ce café-concert de Saïgon, la considéraient ardemment.
Mais lui ? Eh bien, quoi, ce n’était plus du nouveau. Pour les hommes tels que Barnavaux, issus de souche paysanne, obéissant à d’antiques traditions sans même le savoir, il n’y a guère de fidélité gardée qu’aux femmes qui vivent au logis, font la soupe, veillent aux hardes. Alors elles tiennent leur mâle, et le mâle se laisse tenir, parce que ça se doit et qu’il y trouve son intérêt. Les autres femmes ? Si elles ont des béguins, tant pis ou tant mieux, ça dépend. Elles peuvent donner de l’argent ? C’est vrai, mais pour le prendre, il faut en avoir besoin. Et Barnavaux en avait. Il rentrait de la campagne de Chine avec sa masse, sa part de prise, les profits du pillage, enfin. Le pillage, la chose la plus légitime du monde : qui peut le plus peut le moins, le droit de tuer suppose celui de voler.
Et justement, au moment où il avait des louis plein sa ceinture, et même, chose extraordinaire, des billets, au moment où il pouvait s’offrir toutes les femmes, les blanches et les jaunes, madame Edmée, la chanteuse-charmeuse du concert Européen refusait son argent, mais entendait l’avoir à elle toute seule, toutes les nuits et tous les jours ? Barnavaux se sentait malheureux comme un enfant qu’on force à jouer trop longtemps au même jeu. Pourtant les camarades avaient l’air de l’envier. Il eut de l’orgueil. Et sans répondre directement, il demanda :
— Quand passes-tu ?
— J’ai déjà passé, répondit-elle. Mais il y a le numéro des enfants, et c’est moi qui finis, avec mes pigeons… Viens me rejoindre chez moi après, Barna, je t’en prie. Barna, mon loup, ma joie !
Barnavaux, encore hésitant, pencha tout le corps vers la droite, afin de placer son front brûlant sous le ventilateur, dont les quatre ailettes tournaient si vite qu’on n’apercevait plus rien qu’un tourbillon blanchâtre dans l’air alourdi par la fumée de tabac. Il embrassa d’un coup d’œil l’étrange spectacle qu’offrait ce café-concert exotique : le Japonais qui occupait la scène, les pieds en l’air sur une échelle qu’il équilibrait d’une main, jonglant de l’autre avec trois boules ; la grosse chanteuse valaque, en robe de satin noir, assise contre la toile de fond, attendant son tour, les mains sur les genoux ; ce public presque uniquement masculin, sauf quelques femmes de fonctionnaires et de colons ; et dans une loge, leur faisant face singulièrement, trois gros Chinois riches, qui leur jetaient des regards où la concupiscence se mêlait au mépris. Les toilettes de ces femmes, les robes bleu de ciel des Chinois, étaient les seules taches nuancées, tous les Européens étant vêtus de blanc, d’un blanc sec qui semblait rebondir sous la lueur des lampes électriques.
— Eh bien ! c’est bon, finit par dire Barnavaux. Après la représentation alors, chez toi.